L'ART DE NOTRE TEMPS
<=^<9 <^
COURBET
L'ART DE NOTRE TEMPS
COLLECTION D'ALBUMS D'AMATEURS IN-4o QUART GRAND JESUS
COMPRENANT CHACUN 48 PLANCHES HORS-TEXTE
ACCOMPAGNÉES DE NOTICES ET
PRÉCÉDÉES D'UNE INTRODUCTION BIOGRAPHIQUE ET CRITIQUE
P REMIÈRE SÉRI E
CHASSÉRIAU
PAR HENRY MARCEL
ANCIEN DIRECTEUR 0E8 BEAUX-ARTS
ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL
DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
PUVIS DECHAVANNES
PAR ANDRÉ MICHEL
CONSERVATEUR AUX MUSÉES NATIONAUX
PROFESSEUR A L'ÉCOLE OU LOUVRE
DAUMIER
PAR LÉON nOSENTHAL
DOCTEUR ÉS-LETTRES
PROFESSEUR AU LYCÉE LOUlS-LE-ORANO
DAUBIGNY
PAR JEAN LARAN
IBLIOTMÉCAIRE AU DÉPARTEMENT DES ESTAMPES
DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
COURBET
PAR LÉONCE BÉNÉDITE
CONSERVATEUR OU MUSÉE
DU LUXEMBOURG
PROFESSEUR A L'ÉCOLE OU LOUVRE
MANET
PAR LOUIS HOURTICQ
INSPECTEUR ADJOINT DES BEAUX-ARTS
DE LA VILLE DE PARIS
CARREAUX
PAR PAUL VITRY
CONSERVATEUR-ADJOINT AU MUSÉE DU LOUVRE
PROF. A L'ÉCOLE NATIONALE DES ARTS DÉCORATIFS
GUSTAVE MOREAU
PAR LÉON DESH Al RS
CONSERVATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L'UNION
CENTRALE DES ARTS DÉCORATIFS
MILLET
PAR PAUL LEPRIEUR
CONSeRVATeUR DES PEINTURES AU MUSÉE DU
LOUVRE, PROFESSEUR A ftCOLE OU LOUVRE
DEGAS
PAR P.- A. LEM OISN E
BIBLIOTHÉCAIRE AU DÉPARTEMENT DES ESTAMPES
DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
(voir a la Fin ou VOLUME LES CONDITIONS D'ABONNEMENT A LA SÉRIE COMPLETE)
L'ART DE NOTRE TEMPS
COURBET
48 PLANCHES HORS-TEXTE
ACCOMPAGNÉES DE 48 NOTICES RÉDIGÉES PAR
J. LARAN ET PH. G A S T O N - D R E Y F U S , ET PRÉCÉDÉES
D'UNE ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ET CRITIQUE PAR
LÉONCE BÉNÉDITE
CONSERVATEUR DU MUSÉE DU LUXEMBOURG
PROFESSEUR A L'ÉCOLE DU LOUVRE
<=S^ ^<:
LA RENAISSANCE DU LIVRE
JEAN GILLEQUIN & C'S ÉDITEURS
78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, PARIS
m.
Gustave Courbet
(1819-1877)
Il n'y a pas, dans le monde des arts, de person-
nalité qui se soit imposée avec plus de scandale à
ses contemporains que celle de Courbet. Il a été la
béte noire de sa génération et il a pesé sur son juge-
ment de tout le poids de son importance tapageuse
et de son insupportable vanité. Pour peu qu'on entre
dans l'histoire de sa vie on s'explique ce sentiment
et on l'excuse. Il a exaspéré le public, il a lassé ses
meilleurs amis. Il irrita tellement l'opinion que,
aux mauvais jours de ses dernières années, il paya
cher ce malentendu avec elle. On avait fini par
prendre pour un être dangereux ce gros hâbleur
inoffensif. On le crut sur parole et, après 1870,
lorsqu'il se fut sottement mêlé, à l'occasion des
tristes événements politiques, au milieu des révo-
lutionnaires, criant et braillant plus fort que les
autres, il fut si compromis qu'il ne trouva plus
pour le défendre que quelques confrères, plus
avisés, qui l'avaient deviné et qui admiraient en
lui le peintre. On usa avec lui de cruauté et la fin
de ses jours fut singulièrement attristée. Mais ses
juges, si sévères fussent-ils, méritent, de leur côté,
quelque indulgence, tant il avait poussé à bout la
patience de chacun.
L'ART DE NOTRE TEMPS
Il avait un appétit énorme et assez grossier de
gloire, une soif pantagruélique de réclame. II fallait
à tout prix qu'on parlât de lui ; il surenchérit conti-
nuellement sur lui-même pour étonner, cherchant
à chaque occasion quelque nouvelle manifestation
scandaleuse afin de réveiller l'attention du public,
quand, distraite et fatiguée, elle se détournait de
lui. Il est le pivot de l'univers, il le dit et il finit par
le croire sincèrement, se grisant lui-même de sa
propre forfanterie. Ses biographies sont remplies
d'anecdotes fantastiques et authentiques au sujet
de cette puérile et colossale vanité. Le portrait qu'a
tracé, avec une certaine bienveillance, cependant,
Théophile Silvestre nous en reproduit quelques-
unes de typiques. Il n'accomplit pas un acte qui ne
soit une démonstration faite pour remuer le monde.
Napoléon, à coup sûr, ne fut pas plus préoccupé de
l'Histoire. Le jour qu'il décida de refuser la croix
de la Légion d'honneur, quand, sortant du café
avec Fantin et quelques amis, il alla jeter dans la
boîte sa fameuse lettre au ministre, il se retourna
vers ses compagnons en leur recommandant de
bien considérer ce geste qui allait marquer une
date mémorable.
Mais ce qui ne peut pas tromper, surtout, ce
sont ses lettres. Il faut lire, dans le copieux et
solide monument que lui a élevé Georges Riat,
la correspondance de ce terrible enfant gâté,
bavard, vantard et assez « mufle » si l'on ose
employer un mot de l'argot moderne, pour se figurer
à quel point ses monstrueuses hâbleries sont
insipides et révoltantes. Il écrit, par exemple, à
Bruyas, le fidèle bailleur de fonds, quand il construit
COURBET — 7
sa baraque au rond-point de l'Aima : « J'ai fait bâtit
une cathédrale... Je stupéfie le monde entier. Je
triomphe non seulement sur les modernes mais
encore sur les anciens. C'est la galerie du Louvre.
Il n'y a plus de Champs-Elysées, plus de Luxem-
bourg, plus de Champ de Mars... J'ai consterné le
monde des arts... »
Vis-à-vis des siens, ses fanfaronnades sont encore
plus puériles. Il énumère les gens de la noblesse
qui s'empressent autour de lui : « Le comte de Choi-
seul avec sa sœur, la marquise de Montalembert,
sortent de chez moi... Le père Hyacinthe a parlé de
moi à Notre-Dame dans sa conférence... J'ai, dans
ce moment-ci, un succès à Paris, qui est incroyable.
Je finis par rester le seul. »
Courbet valait, certes, mieux, au fond, que l'atti-
tude absurde qu'il avait prise. La postérité, qui
n'aura pas eu à en souffrir, peut s'amuser de ces
grosses bouffonneries et, du reste, oublier l'homme
pour ne voir que l'œuvre, ce qui semble, en somme,
son devoir, car l'une est aussi admirable que l'autre
parut odieux et encombrant. Il est, toutefois, inutile
de les dissocier et tout au contraire, il est indis-
pensable de ne pas oublier l'homme si l'on veut
bien comprendre l'œuvre.
En effet, dans cette nature entière et foncièrement
naïve sous son outrecuidante vanité et sa grosse
finesse de « montagnon » franc-comtois, le fonds
original ne se dissimule pas sous l'acquis, la culture
n'a pas émoussé le caractère et l'homme est tout
entier dans l'œuvre, avec ses excès, ses écarts, ses
violences, ses manques de goût, son besoin d'étonner,
mais aussi avec toute sa beauté physique, sa santé
L'ART DE NOTRE TEMPS
plantureuse, sa vigueur montagnarde, et parfois une
certaine et très singulière élégance native. Peut-
être même tels de ses plus détestables défauts, qui
ont si malencontreusement, parfois, influé sur son
inspiration, nous dévoilent-ils le secret de ses plus
magnifiques audaces et de ses plus heureuses
témérités.
Courbet, on le sait, a donné en maintes circons-
tances et, notamment, dans la préface du catalogue
de son Exposition, avenue Montaigne, en 1855, la
définition de son art. Il est réaliste. Bien mieux!
il est le Réalisme, comme il intitule fièrement son
Exposition .
Quelle est la nature de son réalisme, il nous
l'explique dans ce manifeste rédigé, peut-être, par
la plume savante d'un de ses thuriféraires attitrés,
tels que Champfleury, et qui nous surprend, tant il
est déduit avec calme et dans un style peu d'accord
• avec 7e ton de son éloquence habituelle.
(( J'ai étudié, nous dit-il, en dehors de tout esprit
de système, l'art des anciens et l'art des modernes.
Je n'ai pas plus voulu imiter les uns que copier les
autres; ma pensée n'a pas été davantage d'arriver
au but oiseux de l'art pour l'art. Non J j'ai voulu
tout simplement puiser dans l'entière connaissance
de la tradition le sentiment raisonné et indépendant
de ma propre individualité. Savoir pour pouvoir,
telle fut ma pensée. Etre à même de traduire les
mœurs, les idées, l'aspect de mon époque, selon
mon appréciation, être non seulement un peintre,
mais encore un homme, en un mot, faire de l'art
vivant, tel est mon but. » Thoré lui-même n'aurait
pas mieux dit.
COURRRT ^ g
Ce programme, en tant que programme, était-il
si original ? Tout cela avait été dit et redit depuis
déjà bien longtemps avant Courbet. Il n'y a qu'à
relire la préface du Salon de 1833 par Laviron — nous
sommes là en plein dans la période triomphante
du romantisme — pour nous assurer que ces idées
étaient dans l'air parmi ceux qui combattaient les
insuffisances et les erreurs du romantisme au
même titre que celles du classicisme.
« L'actualité et la tendance sociale de l'art,
écrivait-il en propres termes (i), sont les choses dont
nous nous inquiétons le plus ; ensuite vient la vérité
de représentation et l'habileté plus ou moins grande
d'exécution matérielle. Nous demandons avant
tout autre chose l'actualité parce que nous voulons
qu'il agisse sur la société et qu'il la pousse au
progrès. Nous lui demandons de la vérité parce
qu'il faut qu'il soit vivant pour être compris. »
Il y a tout Juste la différence de l'étiquette pour
distinguer ces deux apôtres de la modernité qui
se suivent à près de vingt ans de distance. Laviron
baptise les artisans nouveaux de son œuvre de
réaction et de progrès des naturalistes. Courbet
s'intitule réaliste et le mot lui appartient-il plus
que le programme ?
Avant lui, du reste, combien avaient tenté, incon-
sciemment ou volontairement, l'œuvre qu'il dut
accomplir. Les générations, entre 1830 et 1840, sont
remplies par les efforts des artistes qui essaient de
s'affranchir des influences littéraires ou historiques
(1) Le Salon de 1833 par C. Laviron et B. Calbacio. Paris,
1833, p. 30.
m . L'ART DE NOTRE TEMPS
du romantisme aussi bien que de l'académisme
des classiques, qui veulent traduire, eux aussi, à
côté des vaillants paysagistes marchant déjà de
conquête en conquête, les aspects de la vie de
l'homme contemporain. Ce souci de remettre l'art
dans sa vraie voie, de lui faire exprimer les aspi-
rations et les formes de la vie de notre temps, se
fait sentir même dès le début du siècle. Mais sans
remonter à Delacroix, à Cêricault et jusqu'à Cros
ou à David, il est certain que, avec Decamps et à
la suite de Decamps, il y a eu tout un monde
d'artistes fortement remués par le mouvement des
idées en fermentation à cette époque, mouvement
qui allait aboutir à la grande effervescence démo-
cratique de 1848. Pour n'en citer que deux des plus
significatifs, bien que l'un commence à peine à
être remis à sa place et que l'autre persiste à être
injustement oublié, n'y a-t-il pas le brave Cals qui,
dès 1835, traduit avec une certaine tendresse émue
et jusqu'alors inconnue, les scènes intimes de la
vie populaire ? N'y a-t-il pas Jeanron, ce fier et
robuste Jeanron, que Thoré qualifiait de « peintre
plébéien jusque dans l'expression du paysage » ?
En quoi donc consiste l'originalité de Courbet dans
ce courant que son œuvre va si impérieusement
diriger au cours de la deuxième moitié du siècle ?
Son originalité c'est que, dans cet ordre d'idées
de l'observation des réalités familières, il a été,
d'instinct, spontanément, sans étude et sans effort,
l'homme de son œuvre. Chez les autres ces tendances
étaient jusqu'à un certain point préconçues, voulues,
préméditées, sauf peut-être chez ce bon Cals, fils
d'ouvrier, resté peuple, qui peint modestement son
COURBET n
milieu sans voir autre chose. Mais cet art tendre et
enveloppé d'un timide ne devait pas faire de
prosélytes. Quant à Jeanron, par exemple, c'était, lui,
un type d'homme éclairé, distingué, qui finit miséra-
blement sans doute, mais non. sans avoir occupé un
jour, avec une autorité trop méconnue, les fonctions
de Directeur des Musées nationaux et avoir préparé
la réorganisation du Louvre. Courbet, dans ses scènes
de la vie contemporaine, de la vie provinciale et
rurale, est tout à fait conséquent avec lui-même.
C'est, également ce qui fait, en face de lui, la
puissance expressive tout exceptionnelle de son
grand émule, plus religieux et plus mystique, Millet.
Celui-ci était paysan, fils de paysan, et jusqu'à 21 ans,
il travailla du travail de la terre avec ses frères de la
glèbe. Courbet, fils de vignerons, montagnard franc-
comtois, est resté toujours de son village, petit
monda étroit sur lequel il est bien sûr de régner
par son prestige indiscuté. Comme le lui fait dire
Th. Silvestre, dans ce jargon prétentieux de phi-
losophie tudesque mis à la mode dans les tavernes,
Courbet unit le ((subjectif» à ((l'objectif». Cela peut
se traduire en ce sens qu'il voit excellemment toutes
les choses qui le touchent de près; il les voit avec
sentiment, avec l'espèce d'émotion dont il dispose,
avec ce qui est sa sensibilité à lui, le fort attache-
ment réel qu'il garde toujours pour les choses de
sa famille, de sa maison, de son pays. Sa (( grande
amour » commence par lui-même et il est l'objet
de prédilection de son pinceau. Il caresse son image
de (( beau pâtre chaldéen » avec tendresse, et il a fait
maint chef-d'ceuvre giâce à cette candide adoration.
Ce qui fait encore la force de Courbet, c'est que
12 — L'ART DE NOTRE TEMPS
tous les débordements de son tempérament le
mettent justement à l'abri des erreurs du réalisme.
Cette hâblerie de son caractère, cette forfanterie
même, cette dénaturation de toute chose au profit
de sa personnalité, tout cela se traduit dans son
interprétation de la nature par une sorte de gran-
dissement, de grossissement, d'exagération qui le
conduisent au style. Cela le sauve de l'imitation
littérale, de la copie conforme, du procès-verbal. Il
voit tout largement, grandement, par fortes masses,
robustes oppositions. Ce qui aurait pu être facilement
vulgarité chez tout autre devient chez lui trivialité
puissante; ce qui est personnel et particulier, prend,
malgré lui, un caractère de généralité. Il a beau
faire poser ses sœurs, son père, sa voisine Josette,
les paysans de Flagey, le père Cagey, casseur de
cailloux, tous ces noms familiers d'êtres ou de lieux
disparaissent pour nous et les figures deviennent,
bon gré mal gré, des représentations typiques.
Le praticien, du reste, est tellement incomparable
qu'on oublie aujourd'hui toutes les niaiseries de
sa philosophie sociale, morale, esthétique, positive
et mathématique, pour ne voir que l'éclat, la puis-
sance et la splendeur de vie de ses toiles les plus
absurdes comme sujet et composition. Et Delacroix
lui-même, devant ce vaste tableau paradoxal et
incohérent de l'Atelier, ne devançait-il pas le
jugement de notre temps en déclarant qu'il avait
(( découvert un chef-d'œuvre », qu'il ne pouvait u s'ar-
racher à cette vue ».
Et voyez l'Enterrement d'Ornans c'est, quand
on l'analyse, une toile vraiment extraordinaire.
Courbet a essayé de mystifier son public parisien
COURBET 13
en lui servant les têtes de tous les notables d'Ornans,
depuis le maire solennel et emprunté <( qui pèse 400»,
jusqu'aux chantres rubiconds ou au père Cassard,
le fossoyeur. Mais, grâce à cette puissance de
réalisation concrète et quasi scupturale qui ne se
rencontre que chez un Velasquez ou un Jordaens,
il obtient une composition admirable par l'unité
dans l'harmonie, par les accords si puissants, si
riches et si expressifs entre les noirs, les blancs et
les rouges de tous ces costumes, défroque de
sacristie qu'il a sortie si intelligemment sous le ciel.
Il y a même chez ce diable d'homme, plus poète •
qu'il ne croyait à ses heures, un sentiment profond
de l'émotion. Si l'on essaie de couper — comme on
l'a fait plus loin avec beaucoup d'à propos — le
groupe des femmes, on est surpris du caractère
vraiment imprévu de pathétique que nous offrent
toutes ces tètes de vieilles ou de jeunes femmes
recueillies. Il y à là toute la grandeur émue des
tableaux les plus religieux du moyen âge. Ce mor-
ceau, à lui seul, est, au point de vue du caractère
expressif, de toute beauté.
Appelons donc Courbet réaliste, puisqu'il le veut; |
réaliste par ses motifs, pris, évidemment, dans les
réalités familières qui l'entourent. Mais c'est surtout
un réalisateur. S'il manque de goût dans ses sujets,
s'il n'a pas le sens du ridicule, ce qui compromet
plus d'une de ses créations, qui eussent été, sans
cela, des chefs-d'œuvre complets, il a comme
peintre, une beauté pleine et robuste, souvent une
distinction innée, une aisance, une spontanéité,
qui impressionnèrent ceux de ses contemporains
les plus avisés et qui assurèrent son influence sur
14 = L'ART DE NOTRE TEMPS
la plupart des grandes écoles. Tels maîtres de Belgi-
que ou d'Allemagne relèvent de lui, sans parler
de la France, où son métier viril et franc réagit
contre les pratiques louches de l'académisme ou
du romantisme dégénéré et donna naissance à tout
un groupe fort important dans notre histoire.
Son impopularité même servit sa cause. Elle était
si bien concertée et entretenue qu'aucun de ses
ouvrages ne passa inaperçu pendant trente ans,
que le scandale accrut sa réputation et que les pros-
criptions lui assurèrent des amis et des disciples.
11 a été pour nous le « peintre » par excellence,
et les plus beaux peintres de notre temps sont
sortis de lui ou se sont tournés vers lui : les Manet
et les Fantin, les Legros et les Whistler, les Monet
et les Renoir, les Carolus Duran et les Ribot, et les
Stevens et tant d'autres. Avec Corot et Millet,
Courbet est, sans conteste, un des trois grands
initiateurs de l'art dans la deuxième moitié du
XIX^ siècle.
LÉONCE BÉ NÉ DITE.
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
On trouverait difficilement un écrivain qui se soit occupé
d'art moderne sans consacrer quelques pages à Courbet.
Aucun des tableaux exposés par l'artiste n'a passé inaperçu.
Il ne saurait donc être question ici de citer les innombrables
articles qui contiennent quelques lignes utiles à notre sujet.
Les travailleurs pourront d'ailleurs les retrouver sans peine,
grâce à la bibliographie des critiques de Salons de M. Maurice
TOURNEUX (en cours d'impression) et aux tables, récemment
publiées, des principales revues d'art, lis trouveront aussi
aisément les catalogues d'expositions et de vente, que des
bibliothèques spéciales, comme la bibliothèque Doucet, mettent
à leur disposition. Nous nous contenterons de mentionner, par
ordre chronologique, quelques ouvrages plus étendus.
Théophile SILVESTRE, Histoire des Artistes Vivants,
études d'après nature (1856). — M. CUICHARD, Les
Doctrines de M. Courbet, maître peintre (1862). —
E. CHESNEAU, L' Art et les Artistes modernes (1864). —
P.-J. PROUDHON, Du Principe de l'Art et de sa Des-
tination Sociale (1865). — Emile ZOLA, Mes Haines...
(1866). — Théodore DURET, Les Peintres Français en
18 67 (1867). — Camille LEMONNIER, G. Courbet et son
Œuvre (1868). — Lettres de G. Courbet à l'Armée
Allemande (Oct. 1870). — Max SULZBERGER, Le Réa-
lisme en France et en Belgique... (1874). — Max
CLAUDET, G. Courbet, Souvenirs (1878). — Comte H.
D'IDEVILLE, G. Courbet, Notes, et Documents... (1878). —
GROS-ROST, Courbet, Souvenirs Intimes (1880). — CAS-
TAGNARY, Gustave Courbet et la Colonne Vendôme,
Plaidoyer pour un Ami mort (1883). — Victor FOURNEL,
Les Artistes Français Contemporains... (1884). —
16 „ L'ART DE NOTRE TEMPS
Paul SALVISBERC, K unsth istorische Studien (1884-87).
— Aï. ESTIGNARD, Portraits Francs-Comtois (1885.) —
Jean CICOUX, Causeries sur les Artistes de mon
Temps (1885). — J. BARBEY D'AUREVILLY, Les CEuvres
et les Hommes... (1887). — Camille LEMONNIER, Les
Peintres de la Vie (1888). — A. ESTIGNARD, G. Courbet,
sa Vie et ses CEuvres (1897). — J. BRETON, La Peinture
(2' éd., 1904). — Julius MEÎER-GRAEFE, Corot und Courbet
(1905). — Georges GAZIER, G. Courbet (1906). — M. ROBIN,
G. Courbet (1909).
Il faut taire une place à part dans cette énumération à la
monographie très consciencieuse et abondamment docu-
mentée publiée chez Floury en 1906, par G. RIAT. Si la mort
prématurée de l'auteur n'avait malheureusement empêché la
mise au Jour du catalogue et de la bibliographie qui devaien
compléter cette étude, on pourrait dire que grâce, à elle, les
historiens ont bien peu de chance de découvrir désormais
un renseignement vraiment utile sur la vie et l'œuvre de
Courbet.
COURBET 17
L — COURBET AU CHIEN NOIR
Courbet est un des sujets favoris de Courbet.
On le lui a assez souvent reproché, oubliant
peut-être qu'un artiste trouve difficilement un
modèle aussi commode et mieux connu que
lui-même.
Mais, ajoutait-on, le peintre qui a enlaidi à
plaisir tant de ses contemporains ne manquait
pas de se mettre « en frais de délicatesse en
faveur de sa propre figure » (Edm. About 1857).
Ici encore, l'artiste n'est pas sans excuse, s'il en
faut pour les chefs-d'œuvre que nous a valus
cette complaisance un peu exclusive. Tous ceux
qui l'ont connu dans sa jeunesse s'accordent en
effet à dire qu'il était fort beau.
(( Il avait la taille haute — dit Jules Breton —
la poitrine large, la face ferme en ses plans
simples, légèrement bronzée et éclairée par deux
magnifiques yeux de taureau. Sa chevelure
était luxuriante, et sa barbe ondulée et bien
semée laissait voir toute la grâce d'une bouche
fine, qui relevait volontiers ses coins ironiques et
teintés d'ombre; ...tout cela avec une apparence de
rusticité qui lui donnait l'air d'un pâtre chaldéen.
Tel Courbet. Sa marche ondulait dans ce balan-
cement satisfait des beaux campagnards, la tête
toujours un peu penchée vers le sol comme
3
18 L'ART DE NOTRE TEMPS
pour des recherches intéressant le flair; car il
avait plus de tempérament que d'intelligence,
plus de sensualité que de sentiment poétique. »
(La Peinture, p. 181.)
C'est un portrait de l'artiste par lui-même, le
COURBET AU Chien noir, peint en 1842, qui lui
valut la première consécration officielle. Courbet,
alors âgé de 23 ans, s'était représenté dans un
paysage de sa province, à l'entrée de la grotte de
Plaisir-Fontaine, en compagnie d'un bel épagneul,
cadeau d'un de ses amis et qui faisait, dit-il dans
une de ses lettres, l'admiration de chacun.
Le portrait fut admis par le jury du Salon de
1844, et malgré l'échec d'une autre toile, ce fut
l'occasion d'une grande joie pour l'artiste, qui
travaillait depuis quatre ans à Paris, sans maître,
à sa guise, à la grande inquiétude des siens.
(( Je suis enfin reçu à l'Exposition — leur écrivit-il
aussitôt — ce qui me fait le plus grand plaisir. Ce
n'est pas le tableau que j'aurais le plus désiré
qu'il fût reçu ; mais c'est égal, c'est tout ce que
je demande, car le tableau qu'ils m'ont refusé
n'était pas fini... Ils m'ont fait l'honneur de me
donner une fort belle place à l'Exposition; ce qui
me dédommage. » Et il explique ailleurs que si
son tableau eut été plus grand, il aurait certai-
nement obtenu une médaille : u c'eut été un
début magnifique î »
Le Courbet au Chien noir, qui a figuré à la
Centennale en 1900, est récemment entré au
Petit Palais par un don de M"e Juliette Courbet.
I
COURBET ^==:^=^===^=^= 19
IL — LE CUITARRERO
L'année suivante, en 1845, Courbet, qui
possédait déjà une grande puissance de travail
et une remarquable facilité, présenta cinq toiles
au Salon. Le jury retint seulement une petite
composition, LE CUITARRERO, exécutée en une
quinzaine de jours, qui a passé, il y a quelques
années, de la collection Faure dans la galerie
Bernheim jeune, où elle a été récemment
vendue.
L'artiste, avec son optimisme habituel, se
consola vite de son échec et s'empressa d'apprendre
à sa famille qu'un banquier et un marchand lui
faisaient des offres pour le Cuitarrero. Mais tandis
qu'il balançait encore à demander 500 francs
de sa toile, les acheteurs s'étaient déjà éclipsés.
On reconnaîtra sans peine les traits de Courbet
sous l'accoutrement romantique de son person-
nage. L'œuvre est très typique des hésitations de
l'artiste à ses débuts.
Une seule chose était alors certaine pour lui :
c'est qu'il ne se mettrait pas à l'école des
peintres officiels. Il ne trouvait plus rien à leur
demander après quelques séances de modèle
20 - L'ART DE NOTRE TEMPS
chez le baron de Steuben, quelques entretiens
avec Auguste Hesse. Il trouvait plus de profit à
copier les vieux maîtres, comme Rembrandt,
Franz Hais, Van Dyck, Velasquez, ou des
modernes plus ou moins hardis, comme Céricault,
Delacroix et même Schnetz ou Robert-Fleury,
qui lui servaient de guides avant qu'il eût trouvé
lui-même sa propre voie.
Le romantisme d'assez mauvais aloi qui inspire
cette composition se retrouverait dans un grand
nombre d' œuvres du peintre, pendant cette
première période. A ce même Salon, avec un
portrait de sa sceur Juliette, baptisée, <( pour rire »,
la Baronne de M..., il avait envoyé notamment
un RÊVE de jeune fille, dont on s'imagine faci-
lement le sentimentalisme de commande. Peu
auparavant, en 1841, il s'était peint lui-même la
tête entre les mains, dans une toile intitulée le
DÉSESPOIR. Citons encore, parmi les titres roman-
tiques, des RUINES LE LONG D'UN LAC (1839), un
MOINE DANS UN CLOÎTRE (1840), L'HOMME DÉLIVRÉ
DE L'AMOUR PAR LA MORT, une ODALISQUE inspirée
de Victor Hugo, une Lelia empruntée à George
Sand, et une Nuit de Walpurgis (1841) tirée du
Faust de Goethe. On connaît enfin les Amants
DANS LA Campagne, sentiments du jeune âge,
dont deux exemplaires appartiennent à nos collec-
tions publiques. L'un d'eux est au Musée de Lyon,
l'autre au Petit Palais de la Ville de Paris, où il
a été donné par M^e Juliette Courbet.
-?-
II. — Le Guitarrero
COLLECTION PARTICULIÈRE
PHOT. DRUET
COURBET = ^3r=r=:r=rrr.=,:=rrr.-T.^ 21
III. —LE HAMAC
Beaucoup plus personnelle est la composition
intitulée LE HAMAC, que nous reproduisons ici.
Cette oeuvre, qui est datée de 1844, est entrée
dans la collection du prince de Wagram. Comme
elle n'a figuré, sauf erreur, dans aucune exposition
importante, nous ne pouvons en rapprocher, comme
nous le ferons pour les toiles qui suivent, les im-
pressions des contemporains.
Il eut été intéressant cependant de savoir quel
accueil fut fait à cette figure si peu conventionnelle,
d'un charme un peu vulgaire, mais d'une saveur
naturaliste déjà fort audacieuse, dans un de ces
paysages vigoureux qui suffiraient à faire recon-
naître Courbet.
Si l'on veut juger de l'ardeur avec laquelle le
peintre se cherche lui-même à cette époque, voir
quelles ressources d'ambition et d'énergie il met
en œuvre, on relira, d'après l'ouvrage de Riat, la
lettre qu'il écrit à sa famille en mars 1845 : u II
faut, dit-il, que Van qui vient je fasse un grand
tableau qui ine fasse décidément connaître sous
22 — L'ART DE NOTRE TEMPS
mon vrai jour, car je veux tout ou rien. Tous
ces petits tableaux-là ne sont pas seulement ce que
je peux faire... ; je veux faire de la grande peinture.
Ce que je dis là n'est pas... de la présoinption ;
car toutes les personnes qui m'approchent et qui
se connaissent en art me le prédisent. J'ai fait,
l'autre jour, une tête d'étude, et, lorsque je l'ai fait
voir à M. Messe, il m'a dit, devant tout son atelier,
qu'il y avait très peu de maîtres, à Paris, capables
d'en faire une pareille... J'admets qu'il y ait de
l'exagération dans ses paroles. Mais ce qu'il y a de
sûr, c'est qu'il faut qu'avant cinq ans j'aie un nom
dans Paris ».
Pour forcer enfin l'attention, qui tarde au gré de
son impatience, Courbet envoya au Salon de 1846
huit tableaux, dont, hélas, sept furent refusés. Le
huitième (vraisemblablement son propre portrait
du Musée de Besançon) fut fort mal placé : <( ils l'ont
perché au plafond, si bien qu'on ne peut le voir».
Devant cet échec, Courbet perd un moment de sa
philosophie sinon de sa confiance. Le voici du
nombre de ceux qui crient — souvent avec raison —
contre les sévérités du jury. « Chacun se plaint —
dit-il — ... c'est une vraie loterie l » Il y a contre lui
de la ((mauvaise volonté» et les juges sont(( un tas
de vieux imbéciles » préoccupés seulement d'(( étouf-
fer les jeunes gens qui pourraient leur passer sur
le corps ».
c§^
COURBET ■— ■ ■ 23
IV. — L'HOMME A LA PIPE
L'année suivante, en 1847, nouveau désastre.
Trois tableaux présentés au Salon sont refusés par
le jury.
L'artiste est atterré. II a beau mépriser ses juges,
leur décision est pour lui grosse de conséquences :
(( pour se faire connaître , il faut exposer, et,
malheureusement, il n'y a que cette exposition-là.
Les années passées, lorsque j'avais moins ma
manière à moi, que je faisais encore un peu comme
eux, ils me recevaient ; mais aujourd'hui que je
suis moi, il ne faut plus que je l'espère. )>
Courbet n'était pas seul à protester. C'est à la suite
de ce même Salon que Delacroix, Decamps, Dupré,
Rousseau, Daumier, etc,, se réunissaient chez Barye
pour tenter de fonder un Salon indépendant.
Mais la révolution de 1848 permit de constituer
le jury sur de nouvelles bases et les trois tableaux
qu'on venait de refuser à Courbet purent paraître
dans les expositions suivantes. La réputation du
peintre ne perdit rien à ce long stage. Remarqué
dès 1848 par Champfleury et Prosper Haussard,
l'artiste fut encouragé dès lors par un petit groupe
d'admirateurs qui virent en lui u un grand peintre ».
Parmi les toiles refusées en 1847 se trouvait un
petit chef-d'œuvre, l'Homme a la Pipe, qui reparut
24 - ^ L'ART DE NOTRE TEMPS
au Salon de 1850-51. Mais à ce dernier Salon,
Courbet envoya des œuvres bien autrement impor-
tantes et hardies. La critique avait trop à faire avec
l'Enterrement pour s'arrêter longtemps devant
l'Homme a la Pipe. Ce fut pourtant, pour quelques-
uns des juges qui partirent en guerre contre le goût
et les théories de Courbet, l'occasion de rendre
justice à son u faire magistral ».
Ce portrait est un admirable morceau de peinture,
dit Louis Peisse. 11 est traité, ajoute Delécluze, avec
un rare talent, une suavité et une largeur de
pinceau remarquables. Vignon dit enfin : c'est un
diamant de modelé, de finesse et d'exécution...
11 paraît que L'HOMME A LA PiPE faillit être acquis
à l'exposition par le prince président. Mais les pour-
parlers n'aboutirent pas. Courbet écrivit en effet à
Bruyas, qui acheta sa toile en mai 1854 : a Je suis
enchanté que vous ayez mon portrait. 11 a enfin
échappé aux barbares. C'est miraculeux, car, dans
un temps bien difficile, j'ai eu le courage de le
refuser à Napoléon pour la somme de deux mille
francs; plus tard au général russe Gortschakoff... »
L'amateur Bruyas, dont nous aurons l'occasion
de reparler, a prêté l'Homme a la Pipe à diverses
expositions particulières de Courbet. 11 l'a légué,
avec sa collection, au Musée de Montpellier.
IV. — L'Homme a la Pipe
«USÉE DE MONTPELLIER
PHOT. BULLOZ
COURBET 25
V. — L'HOMME A LA CEINTURE
DE CUIR
Au Salon de 1849, par une heureuse innovation
due à Charles Blanc, alors directeur des Beaux-
Arts, l'Institut céda la place à un jury élu par les
exposants eux-mêmes. Ce fut l'occasion d'une re-
vanche pour les artistes indépendants et notamment
pour Courbet, qui eut sept toiles reçues sur sept
envois.
Il avait là des paysages, le curieux portrait du
«philosophe» Trapadoux, un des prototypes du
Colline de Mûrger (collection H. Rouart), L' Après-
Dîner A Ornans, dont nous reparlerons, et l'ad-
mirable portrait de Courbet lui-même, connu sous
le nom de l'Homme a la Ceinture de cuir, qui
fut exposé d'abord sous le titre bizarre de Portrait
DE L'Auteur, étude des Vénitiens.
Dans cette dernière toile, datée de 1844 (?), il ne
s'est pas représenté, comme il l'a fait d'ordinaire,
sous ses airs de bon vivant, à la vanité joviale et
26 - L'ART DE NOTRE TEMPS
épanouie. Nous avons ici un Courbet élégant et
distingué, d'une autorité tranquille, noble et grave
comme un Christ de Ribera. Mais c'est un Courbet
assez authentique, que nous retrouvons aussi par-
fois dans les descriptions écrites des contemporains.
« Il était mince, grand, souple — dit Burty — portant
de longs cheveux noirs et aussi une barbe noire et
soyeuse. On ne le rencontrait qu'escorté d'amis,
comme on raconte que sortaient de leurs ateliers
les maîtres italiens. Ses longs yeux langoureux,
son nez droit, son front bas et d'un relief superbe,
ses lèvres saillantes, moqueuses aux commissures
comme les yeux l'étaient aux angles, ses joues
lisses et bombées lui donnaient la plus étroite res-
semblance avec ces profils de rois assyriens qui
terminent des corps de bœufs. Son accent traînard
et mélodieux... ajoutait un charme paysannesque
à sa parole ou très caressante ou très fine. »
C'est seulement en 1881, quelques années après
la mort de l'artiste, que l'Etat acquit — pour
29,000 francs — cette belle toile. Elle a traversé le
Luxembourg pour trouver ensuite au Louvre un
asile définitif. Quoiqu'elle ait beaucoup noirci, elle
compte parmi les plus beaux portraits d'artistes qui
remplissent le Salon Denon.
^<=>
Courbet a la Ceinture de cuir
tlUSÉE DU LOUVRE
PHOT. BRAUN
COURBET -^ =.-^^-^ 27
VL — L'APRÈS-DINER A ORNANS
Exposée à ce même Salon de 1849, c'est la pre-
mière en date des grandes œuvres de Courbet. C'est
aussi la première qui retint réellement l'attention
du public, u Personne, hier, ne savait son nom —
écrivait Champfleury — ; aujourd'hui, il est dans
toutes les bouches. Depuis longtemps on n'a vu
succès si brusque. Seul, l'an passé, j'avais dit son
nom et ses qualités... Aussi m'est-il permis de
fouetter l'indolence des critiques qui s'inquiètent
plus des hommes acceptés que de la jeunesse forte
et courageuse, appelée à prendre leur place et à
la mieux garder peut-être... »
Il s'en fallait d'ailleurs de beaucoup que tous les
critiques aient partagé l'enthousiasme de Champ-
fleury. Entre autres graves défauts pour les contem-
porains, cette toile avait celui de n'être pas un
sujet, ainsi du moins qu'on l'entendait alors. C'est
une scène de genre sur une toile de cinq pieds,
disait F. de Lagenevais dans la Revue des Deux
28 _-_^_ ^^ L'ART DE NOTRE TEMPS
Mondes . M. Ingres regretta de ne trouver ni
dessin ni composition dans une œuvre qui témoi-
gnait des dons les plus rares. Delacroix n'apporta
guère moins de réserves dans son admiration. Le bon
Gautier, si bienveillant d'habitude pour tout ce qui
témoignait d'un esprit nouveau, fit effort pour louer
Courbet, mais il ne comprenait la poésie que sertie
de formes nobles et de couleurs rares.
Tout autre est le programme de Courbet. Autour
de la table, à Ornans, il a réuni quelques familiers.
Le père Courbet s'est assoupi; Adolphe Marlet
approche de sa pipe un tison enflammé; le boule-
dogue dort sur une chaise, et l'artiste lui-même
écoute avec recueillement le musicien Promayet qui
fait chanter son violon dans l'ombre.
En ne sentant pas que la vie de tous les jours
dégage une poésie aussi forte et plus saine que les
scènes de la fable et de l'histoire, les contemporains
ont sans doute poussé Courbet à exagérer sa note
pour mieux se faire comprendre. Ils ont leur part
de responsabilité dans cette trivialité voulue qu'il
affichera parfois dans la suite pour rajeunir l'art et
le pénétrer, suivant le mot de Z. Astruc, d'une natu-
relle et savoureuse simplicité.
L'Après-Dîner valut à Courbet une médaille de
2^ classe. Achetée 1.500 francs par l'Etat, elle fut
envoyée au Musée de Lille. Les fonds sombres que
Courbet affectionnait à cette époque ont encore
poussé au noir avec le temps.
-^-
COURBET — 29
VIL — LES PAYSANS DE FLAGEY
Le Salon de 1850-51 est un des plus importants
dans la carrière de l'artiste. Le jury, nommé par
les artistes, reçut les huit toiles qu'il avait envoyées,
et, parmi celles-ci, l'Homme a la Pipe, des portraits
de Berlioz et de l'apôtre Jean Journet, les
Paysans de Flacey revenant de la Foire, les
Casseurs de Pierres et l'Enterrement. Devant
un pareil ensemble, il n'était pas possible de rester
indifférent. De part et d'autre d'un petit groupe
d'incertains, les amis et les adversaires de Courbet
prennent désormais position.
Dans son pays natal, où il revient sans cesse faire
de longs séjours, Courbet s'est arrêté une fois de
plus devant les scènes et les modèles familiers.
Parmi les paysans qu'il a peints a leur retour vers
Flagey, à l'issue de la foire de Salins, on reconnaît
le père Courbet, à cheval. La jeune femme qui porte
un panier sur la tète est une voisine, la Josette,
d'Arbon.
Tandis que la plupart des critiques cherchaient en
vain ce que le peintre avait pu trouver d'intéressant
dans ce spectacle banal, u digne seulement du
daguerréotype », les admirateurs découvraient dans
la toile plus de pensées que Courbet, espérons-le,
30 L'ART DE NOTRE TEMPS
n'avait cherché à y mettre. Empruntons quelques
citations à Proudhon pour nous replacer dans
l'atmosphère intellectuelle qui sera désormais celle
de l'artiste. « Nous sommes loin ici, dit le philosophe,
des paysans adonisés de L. Robert, plus loin encore
peut-être de ces fiers républicains que Rembrandt
et Van der Helst ont représentés... Ici nulle pose,
nulle flatterie, pas le plus léger soupçon d'une figure
idéale. Tout est vrai, saisi sur nature... Mais arrêtez-
vous un instant sur ce réalisme aux apparences
vulgaires et vous sentirez bientôt que sous cette
vulgarité se cache une profondeur d'observation qui
est, selon moi, le vrai point de l'art. » Et Proudhon
de prouver cette profondeur d'observation en traçant
le portrait physique et moral de chaque personnage.
<( L'homme au cochon — dit-il par exemple — se
définit de lui-même par son accoutrement. C'est un
petit propriétaire villageois qui, dès le printemps,
songe à ses provisions d'hiver. Il a fait partie de
la réquisition de dix-huit à vingt-cinq, en 1793 et
il a vu le Rhin : c'est de là qu'il aura rapporté
l'habitude de fumer... Revenu de ses campagnes, il
a repris la vie rustique... Son air n'a rien du tout
de martial... Cependant ne vous y trompez pas, tel
que vous le voyez, occupé de son cochon, serrant sa
pipe entre ses dents, le bonhomme a des opinions
arrêtées, etc., etc.. »
Les Paysans ont passé par la galerie Durand-
Ruel. Vendus 16.600 francs en 1896, dit d'Estignard,
ils ont repassé récemment en vente publique.
COURBET — 31
VIII. — L'APOTRE JEAN JOURNET
Je viens de faire « le portrait historique d'un
homme excentrique de notre temps, l'apôtre Jean
Journet — écrivait Courbet en 1850. — Ça ressemble
à Marlborough s'en va-t-en guerre. Journet
est si connu dans Paris qu'il faudra mettre, à côté
de ce tableau, un gendarme pendant l'exposition ».
Le modèle de Courbet était un ancien carbonaro,
qui avait d'abord trouvé refuge en Espagne, s'était
installé ensuite coinme pharmacien à Limoux et
était venu enfin conquérir Paris au fouriérisme et
à l'harmonie universelle. Sa carrière évangélique,
un moment interrompue par un séjour forcé à
Bicêtre, était fertile en incidents héroï-comiques qui
ont fourni plus d'un trait aux ouvrages de Schanne
et de Mûrger.
Nous ne savons où est passé son portrait peint du
Salon de 1850, mais une lithographie, parue chez
Vion à cette date, en conserve le souvenir. Une
complainte qui se chantait sur l'air de Joseph
rappelait les indignations de l'apôtre dans la Baby-
lone moderne :
... Qu'ai-je vu dans cette fange?
Le mélange
De mille crimes divers;
Dans ce gouffre de misère,
De colère,
J'ai reconnu les enfers.
32 L'ART DE NOTRE TEMPS
J'ai VU languir la richesse
Dans l'ivresse
D'un sacrilège sommeil;
J'ai vu, sublime constance,
L'indigence
Attendre en vain son réveil.
J'ai vu la jeune imprudente,
Tendre amante.
S'abandonner au méchant;
Et j'ai vu dans la misère
Cette mère
Nourrir de pleurs son enfant.
J'ai vu cette ange déchue
Dans la rue
Prostituer ses appas;
J'ai vu sa gorge si pure
La pâture
De l'orgie et des frimas.
Peuple enfin lève la tête,
Vois la fête,
Aurore de ton bonheur;
Le Seigneur nous est propice
Sa justice
Nous devait un Rédempteur!
, II' APOTRi aiAN 40URNET
Jean Journet (lithographie)
CABISET DES ESTAMPES
PHOT, LEMARE
COURBET
^
IX. — LES CASSEURS DE PIERRES
Quand il fit venir dans son atelier d'Ornans le
père Cagey, le vieux cantonnier, pour le peindre tel
qu'il l'avait vu un jour, en novembre 1849, sur la
route du château de Saint-Denis, Courbet ne se pro-
posait sans doute pas encore de <( soulever la ques-
tion sociale», comme il le prétendit plus tard; mais
nous savons par sa correspondance avec Francis
Wey que la scène ne l'avait pas frappé seulement
par ses qualités pittoresques. <( Là est un vieillard
de 70 ans, courbé sur son travail, la masse en l'air,
les chairs hâlées par le soleil, sa tête à l'ombre d'un
chapeau de paille; son pantalon de rude étoffe est
tout rapiécé ; puis, dans ses sabots fêlés, des bas,
qui furent blancs, laissent voir les talons : ici, c'est
un jeune homme, à la tête poussiéreuse, au teint
bis; la chemise, dégoûtante et en lambeaux, lui
laisse voir les flancs et les bras ; une bretelle en
cuir retient les restes d'un pantalon, et les souliers
de cuir boueux rient tristement de bien des côtés. Le
vieillard est à genoux ; le jeune homme est derrière
lui, debout, portant un panier de pierres cassées.
Hélas I dans cet état, c'est ainsi qu'on commence,
c'est ainsi qu'on finit L.. Il est rare — terminait
l'artiste — de voir une expression plus complète de
la misère, n
La toile n'en fut que plus dépaysée au Salon de
1850-51. (( Les Casseurs de Pierres — dit Claude
5
34 - L'ART DE NOTRE TEMPS
Vignon — peuvent dignement soutenir le parallèle
avec les Paysans de Flacey pour représenter le
plus grossièrement possible ce qu'il y a de plus gros-
sier et de plus immonde. Et l'on vient nous dire
que c'est là de la vérité et du naturalisme 1 Nous
n'admettons pas ces principes. Pour nous la vérité
ne peut jamais être triviale, et la nature, divin
miroir où se reflète la beauté éternelle, s'arrête
toujours oii commence l'ignoble ».
Plaçons en regard de cette condamnation le
commentaire plus clairvoyant de Sabatier-Ungher :
(( Cette peinture... a comme une saveur âpre, mais
saine, qui doit sembler désagréable à des palais
énervés : cela vous a un goût de pain bis salé tout
à fait rustique... C'est d'un naturalisme impitoyable,
mais qui n'a rien de vulgaire, car, dans le choix du
sujet, comme dans la façon de peindre, il y a de la
rusticité, mais rien de bas, et si les types semblent,
à force d'accent, friser parfois la caricature, ils
demeurent toujours puissants, et, dans aucun coin
de l'œuvre, vous ne verrez la moindre mesquinerie :
ces haillons ont beaucoup d'ampleur. »
Partout où LES Casseurs de Pierres ont figuré,
à Bruxelles en 1851, à l'Exposition Universelle de
1855, à l'Exposition privée de 1867, ils ont gagné
des partisans à la cause de Courbet. Acquise pour
16.000 francs en 1867, par Laurent Richard, tailleur,
la toile a passé en 1904 de la collection Binant au
Musée de Dresde, au nom duquel M. von Seidlitz
en offrit 50.000 francs.
^
COURBET — . 35
n
X. — L'ENTERREMENT
La belle humeur de Courbet, ses premiers succès
et peut-être un peu aussi ses vantardises lui avaient
valu à Ornans la plus grande popularité. Aussi tout
le village, peut-on dire, collabora-t-il à la grande
toile de l'Enterrement, qu'il entreprit à la fin de
l'année 1849. Si la scène a un accent incomparable
de vérité, c'est un peu parce qu'aucun modèle d'ate-
lier, aucun vêtement de fantaisie n'y apportent leur
concours factice. Grâce aux lettres de Courbet et
aux renseignements recueillis par G. Riat, nous
voyons tout Ornans défiler devant le chevalet du
peintre.
La fosse est ouverte au bas de la roche Founèche,
devant les roches du Mont et du Château. De gauche
à droite, apparaissent, portant le cercueil, Alphonse
Bon, le violoniste Promayet, Etienne Nodier et le
père Crevot; ils sont coiffés des larges feutres que le
chapelier Alphonse Cuenot louait pour la cérémonie.
Le curé, M. Bonnet, suivi du vigneron Colart, en
porte-croix, et du sacristain Gauchi, a consenti à
donner quelques séances de pose, dans ses vête-
ments sacerdotaux, tout en discutant morale et
philosophie avec l'artiste. Derrière le père Cassard,
le fossoyeur, qui a mis un genou en terre, on voit
les deux bedeaux aux nez rubiconds, le vigneron
Muselier et le cordonnier Pierre Clément, person-
36 =_ L'ART DE NOTRE TEMPS
nages que leurs robes rouges et leurs toques à côtes
ont fait prendre souvent pour des caricatures de
magistrats.
Derrière eux, il a fallu aussi faire place aux chan-
tres : « On est venu m 'avertir, écrit Courbet, qu'ils
étaient vexés, qu'il n'y avait plus qu'eux de l'église
que je n'avais pas tirés. Ils se plaignaient vivement,
disant qu'ils ne m'avaient jamais fait de mal et
qu'ils ne méritaient pas un affront semblable ».
Parmi l'assistance, se présentent debout, au pre-
mier plan, Bertin, la figure cachée dans un mou-
choir, puis M. Proudhon, le substitut, cousin du
philosophe, le maire, Prosper Teste, « qui pèse 400»,
et enfin, escortés d'un beau braque blanc et noir,
<( deux vieux de la révolution de 93 avec leurs
habits du temps ».
Dans le fond apparaissent les tètes du père Courbet
et de quelques amis dont tous les noms nous sont
connus.
De l'autre côté, séparées des hommes, suivant la
coutume, viennent les femmes en vêtements de
deuil. On remarquera le beau groupe des trois sœurs
de l'artiste, Juliette et Zélie entourant Zoé qui san-
glote dans son mouchoir.
Hélas I les critiques du Salon, dont nous allons
donner quelques extraits, portèrent un coup inat-
tendu à l'orgueil de ces modèles bénévoles. Le
scandale fut grand, raconte Champfleury, et, malgré
les efforts de l'artiste et de ses sceurs, les habitants
d'Ornans en voulurent longtemps à Courbet de les
avoir offerts en pâture aux moqueries des Parisiens.
38 == L'ART DE NOTRE TEMPS
enseignes de débits de tabacs et de ménagerie par
Vétrangeté caraïbe du dessin et de la couleur. »
(( C'est la glorification de la laideur vulgaire I n
dit Clément de Ris. « C'est à dégoûter d'être enterré
à l'Ornus (Ornans) », s'écrie Courtois. « C'est une
caricature ignoble et impie », déclare Ph. de Chenne-
vières.
L. de Ceofroy, L. Peisse, Fabien Pillet, Pr. Haus-
sard, G. Sand sont presque aussi sévères, mais on
trouve aussi, parmi ceux que déroute l'esthétique
de Courbet, des critiques que le talent manifeste du
peintre oblige à des concessions importantes.
Delécluze, par exemple, que révoltent les deux
bedeaux, admire profondément les femmes en pleurs
du groupe de droite et conclut : a dans cette scène
qui pourrait passer pour le résultat d'une impression
de daguerréotype mal venue, il y a le naturel brut
que l'on obtient toujours en prenant la nature sur
le fait... Malgré les grossiers défauts qui déparent
le grand tableau de M. Courbet, cet ouvrage ren-
ferme des qualités trop solides et certaines parties
sont trop bien peintes, pour que l'on croie à la sau-
vagerie et à l'ignorance affectées de cet artiste ».
Paul Mantz, enfin, admet L'ENTERREMENT à la con-
dition qu'il ne fasse pas école. Il doit rester, dit-il,
«les colonnes d'Hercule du réalisme. On n'ira plus
au-delà, et ce tableau... demeurera désormais, pour
ceux qui viendront, comme ces bouées, qui, flottant
au-dessus des abîmes, conseillent de loin aux fré-
gates perdues de chercher un chemin plus sûr. »
XI. — L'Enterrement (tes porteurs)
JSÉE DU LOUVRE
PHOT. DRUET
COURBET 39
XIL— L'ENTERREMENT (Fin)
LES PARTISANS DE L'ARTISTE
Le groupe des amis de Courbet donna vigoureuse-
ment la réplique aux détracteurs de l'Enterrement.
Champfleury écrivit plusieurs articles pour défendre
l'œuvre figure par figure. Moins connu, mais peut-
être mieux inspiré, est le panégyrique de Sahathier-
Ungher dont voici quelques extraits :
(( Depuis le Naufrage de la Méduse, rien d'aussi
fort..., rien d'aussi original surtout n'avait été fait
chez nous... » Vous dites que cette peinture est tri-
viale? Ce qui est trivial et brutal, c'est notre civili-
sation, qui appelle au culte des morts des hommes
vulgaires. Le grotesque ne tient pas plus de place
dans la toile de Courbet que dans la vie. A côté de
quelques mercenaires, indifférents par habitude, ou
de quelques assistants distraits, il a peint la dignité
calme du prêtre qui remplit un sacerdoce, la douleur
poignante des parents et des amis... On a ri du tri-
corne, des guêtres et des bas bleus des deux vieux
paysans. Ces costumes démodés leur enlèvent-ils
quelque chose de leur recueillement ou de leur
pitié, exprimés avec autant de noblesse que de
naïveté et de bonhomie ?
Certaines parties sont dignes du Titien et de Zur-
baran par la sévérité du ton, la large simplicité du
modelé, la fermeté du dessin, la gravité des atti-
40 L'ART DE NOTRE TEMPS
tudes... Personne aujourd'hui ne sait mettre plus
d'unité dans la niasse, plus d'homogénéité dans
l'ombre et la lumière...
<( Ce n'était pas chose facile que de donner de la
dignité et du style à tous ces costumes modernes.
Je me sers à dessein de ce mot de style : je ne vois
pas un détail mesquin ; la forme est toujours ample,
et ce qu'il y a d'anguleux et d'étriqué dans nos
vêtements... est habilement perdu dans la masse
des groupes, noyé dans un ton sombre et har-
monieux. Je soutiens, pour ma part, que loin
d'être tombé dans la vulgarité et le matérialisme,
M. Courbet a idéalisé et stylisé son sujet, autant
qu'il était possible...
(( Vulgaire ce tableau I Mais regardez donc ce
paysage rigide, solennel et ce ciel lamentable, d'oîi
semble sortir une harmonie funéraire, basse mysté-
rieuse de ce chant lugubre de mort. L'herbe verdit
tristement sur la colline... et le soleil quittera bientôt
la terre oii le cadavre va descendre et qui le recou-
vrira pour jamais... Et l'image du crucifié domine
toute cette scène. ... Le tableau de M. Courbet finira
par arriver dans quelque galerie dans un siècle ou
deux... il sera classique l ))
L'ENTERREMENT n'a pas attendu si longtemps pour
trouver la place qui lui était due. Refusé à l'Exposi-
tion universelle de 1855, exposé avenue Montaigne
la même année, il a été donné par M"^ Juliette
Courbet, en 1882, au Musée du Louvre, où il est
universellement considéré comme une des œuvres
maîtresses de notre temps.
COURBET — 41
XIII. — LES DEMOISELLES DE VILLAGE
Si Courbet n'avait pas été fâché de tout le
vacarme fait autour de son nom, certaines critiques
cependant lui étaient restées sur le cœur. Il y pen-
sait plus qu'il n'aurait dû en composant les Demoi-
selles DE Village, qu'il annonçait en ces termes
à Champfleury, avant l'ouverture du Salon de 1852:
(( J'ai dévoyé mes juges ; je les mets sur un
terrain nouveau : j'ai fait du gracieux. Tout ce qu'ils
ont pu dire jusqu'ici ne sert à rien... »
C'est à Courbet qu'il arriva plus d'une fois d'être
« dévoyé » par ce besoin de démontrer qu'il était
capable comme un autre de « faire du gracieux ».
Il réussit quelquefois ainsi à désarmer la critique,
mais, en 1852, ces demi-concessions ne lui valurent
qu'un nouveau concert de railleries.
Le paysage parut d'une exécution assez forte, mais
désert, sans attrait, a entaché de matérialisme ».
Les (( demoiselles » (c'étaient les trois sœurs de Cour-
bet) furent jugées gauches, vulgaires, roides, endi-
manchées, en un mot fort disgracieuses. Comme
elles ont bien fait, disait-on à l'envi, de se cacher
dans un endroit aussi sauvage J M. Courbet est bien
malheureux de ne pas connaître de plus jolies jeunes
filles f II faut lui savoir gré de n'en avoir pas mis
plus de trois I
6-
42 - L'ART DE NOTRE TEMPS
« Je comprends — ajoute la Chronique de Paris
— que l'on traite assez mal l'espèce humaine, mais
qu'est-ce que les chiens lui ont fait? Celui-là est un
affreux petit bâtard..., c'est le déshonneur de sa
mère... » Encore reconnaît-on que le chien est bien
peint. Quant aux vaches, on s'accorde (avec raison
d'ailleurs) à déclarer qu'elles paraissent lilliputien-
nes, de carton, à l'usage des enfants.
L'auteur a mérité la plaisanterie — reconnaît
Alfred Crùn — par sa brutalité de montagnard com-
tois, son audace, son orgueil et son 'mauvais goût.
Mais (( sous les violences sincères ou affectées, sous
le ridicule et les gaucheries plus ou moins volon-
taires, il est impossible de méconnaître une rare
aptitude à saisir et à rendre la nature. » Le vallon
« est d'une fermeté de ton, d'une franchise de
lumière, d'une vérité locale que l'on pousserait
difficilement à un plus haut degré. » Les vaches,
enfin, ne paraissent trop petites que parce que
l'artiste n'a pas rendu suffisamment intelligible
leur éloignement. Un détail si facile à corriger
ne justifie pas la sévérité de la critique.
Les Demoiselles de Village, achetées par le duc
de Morny, ont figuré à l'exposition universelle de
1855 et à l'exposition privée de 1867. Séquestrées en
1876 avec les œuvres de Courbet, elles furent ren-
dues non sans peine à la duchesse de Morny. Acqui-
ses ensuite par M. Durand-Ruel, elles ont récemment
passé en Amérique.
COURBET ===z:i===r===========^=========== 43
XIV. — ENVIRONS D'ORNANS
Nous avons déjà entrevu le pays natal de Courbet
dans le décor de quelques-unes de ses compositions.
Mais les paysages des environs d'Ornans ont fourni
au peintre le sujet de plusieurs centaines d'études
ou de tableaux, répartis d'un bout à l'autre de sa car-
rière artistique.
Dans cette région, où il ne manquait jamais d'aller
se retremper entre deux séjours à Paris ou deux
voyages à l'étranger, il aimait planter son chevalet
devant les vallées sauvages de la Loue ou des ruis-
seaux du Puits-Noir et de Plaisir-Fontaine. Dès le
collège, sous la direction du père Beau, son vieux
professeur de dessin, il s'était exercé à copier leurs
grottes, leurs cascades, leurs gorges dénudées ou
boisées, leurs cirques de roches imposantes, et l'on
peut dire que presque chaque année de sa carrière
vit reparaître des paysages inspirés par ces sites
familiers. Rappelons, parmi les plus connus, les
44 — _— — .- L'ART DE NOTRE TEMPS
Bords de la Loue des Salons de 1849, 1852 et
1857, le Ruisseau du Puits-Noir, de 1855 et le
Ruisseau Couvert de 1865 (au Louvre).
C'est sans doute peu après 1850 que fut peint — ou
plutôt, selon sa propre expression, que fut crépi —
un des plus puissants parmi ces paysages, le mas-
sif de rochers reproduit ci-contre et qui a figuré
dans la collection VoUard.
11 est assez voisin d'une autre toile de la même
époque, la Roche de dix heures, à propos de
laquelle Gautier, peu enclin cependant à sympa-
thiser avec Courbet, engageait l'artiste à cultiver
(( le grand paysagiste » qui était en lui. « La Roche
de dix heures — ajoutait-il en 1855 — mérite qu'on
s'y arrête. Une énorme masse de grès, d'un ton
argenté, projette sur un gazon d'un vert vif une
ombre noire découpée crûment. Au-dessus de la
roche, brille, à travers les broussailles, un petit bout
de ciel bleu : il y a là un bel accent de vérité et une
puissance de couleur rare. »
11 faut bien avouer que tout n'est pas du même
mérite dans cette très nombreuse série de paysages
des environs d'Ornans. A côté de quelques œuvres
de premier ordre on trouve bien des répétitions que
l'abus du couteau à palette rend lourdes et opaques.
Ajoutons que les amateurs se méfient avec raison
de certaines de ces toiles, faites de pratique, que
l'artiste, même dans ses mauvais jours, n'auraitpas
commises et qui n'ont de Courbet que le nom.
C"
COURBET 45
XV. — LES BAIGNEUSES
Les discussions reprirent de plus belle au Salon
de 1853, où figurèrent LES BAIGNEUSES, les Lutteurs
et LA FlLEUSE.
La première de ces œuvres fit même scandale.
L'artiste avait eu beau voiler d'un linge, sur le
conseil de ses amis, les formes débordantes du
personnage principal, on déclara la décence blessée
autant que le goût par cette figure si peu académique.
On raconte que Napoléon III, avant l'ouverture de
l'Exposition, effleura la toile d'un coup de cravache,
dans un geste de mépris. L'impératrice ne fut pas
moins choquée. On venait de lui faire admettre avec
peine que les percherons de Rosa Bonheur, dans son
Marché aux Chevaux, ne pouvaient avoir la croupe
élégante des coursiers andalous. a Est-ce aussi une
percheronne?» demanda l'impératrice en s'arrétant
devant la Baigneuse de Courbet.
Mérimée mit en circulation une plaisanterie qui
n'eut pas moins de succès, en renvoyant le jugement
de la toile à M. Fleurant, du Malade imaginaire,
« qui n'avait pas accoutumé de parler à des visages ».
Ajoutons que Courbet venait d'avoir la mauvaise
inspiration de protester assez bruyamment contre
le titre d'élève de M. Hesse et s'était déclaré «relève
de la Nature ». On peut penser de quel cœur on
46 L'ART DE NOTRE TEMPS
dauba sur cette Nature qui donnait de si mauvaises
leçons.
Cependant Champfleury, Proudhon et les amis de
Courbet ne furent pas seuls à proclamer le talent de
l'auteur. «C'est un vigoureux artiste que ce gaillard-
là l », s'écria le peintre Tassaert. Et Paul Mantz, tout
en adjurant de nouveau Courbet de ne pas aller plus
loin, le louait d'arrêter par sa protestation la chute
de la peinture dans l'académisme néo-grec.
(( Quelle a été l'idée du peintre en exposant cette
surprenante anatomie ? se demande d'abord Gautier.
— A-t-il voulu... protester à sa façon contre les blancs
mensonges du Paros et du Pentélique ? Est-ce en
haine de la Vénus de Milo qu'il a fait sortir d'une eau
noire ce corps crasseux? n Mais l'écrivain, malgré
son aversion pour cette <( créature obèse, à la graisse
mal distribuée, » avoue que cette (( monstrueuse
figure renferme des parties très fines de ton, ferme-
ment modelées. L'eau a une transparence profonde,
simplement obtenue; le paysage est plein d'air et de
fraîcheur, et cette toile malencontreuse prouve
beaucoup de talent fourvoyé ».
(( C'est moins une femme qu'un tronc de chair, un
corps en grume », dit d'autre part Edmond About.
Mais ce même About, après avoir dénoncé ce
((scandale de nudité», convoque la postérité a venir
plus tard admirer au Louvre ce morceau de résis-
tance à côté des Durer et des Jordaens.
Les Baigneuses ne sont pas au Louvre ; mais elles
ont été acquises par Bruyas, prêtées par lui à diverses
expositions et léguées enfin au Musée de Montpellier.
^^-^::.'^:^ _ ^
*' • ^:S
■r
<
V
^^^^^
^^^^
,^^^.^
^■^HJ^^}' ]lLj^^m0RSilBBV^
.V
m
^^^ ^^^^^^^V" ■ ^^^^^^i^i^^^^H^H
■ . 1^
fl "isiSi ^ '-'^
J
I^L -^iifiE^i^SHl^^^^^^^i
" ^s^
XV. — Les Baigneuses
MUSEE DE MONTPELLIER
PHOT. BULLOZ
COURBET - 47
XVI. — LES LUTTEURS
On se souvient peut-être d'une certaine Nuit
CLASSIQUE DE Walpurgis, peinte par Courbet en 1841
et mentionnée par nous à sa date. Quand le rajeu-
nissement des jurys permit à l'artiste d'exposer cette
couvre, au Salon de 1848, elle provoqua cette
exclamation prophétique de Champfleury : « Je
le dis ici, qu'on s'en souvienne I Celui-là, l'inconnu
qui a peint cette NUIT sera un grand peintre ».
L'occasion ne nous manquera pas de constater
la robuste confiance de Courbet en son talent, et il
nous y a autorisés lui-même en se proclamant (dans
une inénarrable conversation avec M. de Nieuwer-
kerquej « l'homme le plus orgueilleux de France I »
Nous devons donc noter ici que malgré l'éloge de
Champfleury, le premier en date, croyons-nous, qui
ait été imprimé sur un de ses tableaux, l'artiste
jugea son œuvre avec si peu d'indulgence, qu'il la
barbouilla un jour pour peindre sur la même toile
une composition nouvelle.
48 L'ART DE NOTRE TEMPS
Ce sont LES LUTTEURS (de la collection Léon Hirsch,
à Chenonceauxj, qui ont pris la place de la Nuit de
Walpurcis. Ils furent exposés juste au-dessus des
Baigneuses dans cette salle des Menus-Plaisirs où
le Salon (qui se tenait précédemment au Louvre,
puis au Palais-Royal), venait de s'ouvrir en mai 1853.
Cette ceuvre singulière esta consulter si l'on veut
savoir combien incertaine encore est à cette époque
la doctrine réaliste. Le couronnement de l'arc de
l'Etoile, entrevu au-dessus de la barrière de l'Hippo-
drome, nous avertit que la scène se prétend moderne.
Mais devant ce décor de plein air, d'une « crudité
insolente )>, brossé à la diable, et relégué au dernier
plan, sur un terrain de convention qui supporte mal
le poids des figures, le peintre a construit deux
académies poussées au noir, éclairées par un jour
factice d'atelier. Les ombres, lit-on dans l'Artiste,
sont d'un ton à réjouir les marchands de cirage.
Le maître se révèle d'ailleurs par de magni-
fiques coulées de pâte, de souples modelés, des rac-
courcis audacieux. Mais ces qualités ne sauvèrent
pas l'ceuvre. Delacroix, fort mal disposé pour les
Baigneuses, trouve dans les Lutteurs le même
manque d'accord entre les figures principales et le
fond, qui les tue et dont il faudrait « ôter plus de
trois pieds tout autour. » — <( Pourquoi chercher
l'ignoble ? » s'écrie Boyeldieu d'Auvigny. Tableau
«repoussant» dit Horsin-Déon, et dont la présence
au Salon ne s'explique pas f
XVI. — Les Lutteurs
COLLECTION PARTICULIÈRE
PMOT. DRUET
COURBET 4Q
XVIL — LA PILEUSE ENDORMIE
u La FiLEUSE sauvera V expositon de Courbet »,
écrivait Champfleury à Max Buchon avant l'ouver-
ture de ce même Salon de 1853. L'œuvre, en
effet, ne rencontra pas la même hostilité que ses
voisines, et tous ceux qui restaient sensibles aux
qualités du peintre saisirent cette occasion de lui
faire des connpliments plus ou moins mitigés.
On reconnaît dans cette toile, note Delacroix
dans son Journal, la vigueur habituelle de l'ar-
tiste et ses qualités d'imitation. Si la robe et le
fauteuil sont lourds et sans grâce, le rouet et la
quenouille sont admirables.
(( C'est une œuvre sincère, franche, — écrit
H. de la Madelène — qui ne peut effaroucher
personne et qui charme bien des gens... Ce n'est
pas une coquette que cette fille et elle est assez
lourdement fagotée dans son gros fichu et sa robe
à fleurs rouges, mais, grâces â Dieu, ce n'est pas
une parisienne, et je m'en applaudis.... D'autres
gens se plaindront aussi, sans doute, que la
FiLEUSE ne ressemble pas à une Grecque ou à une
Géorgienne. Eh l mon Dieu I nous n'en avons que
trop de ces peintres de Grecques, et nous sommes
50 ' L'ART DE NOTRE TEMPS
bien heureux que quelqu'un veuille bien nous
peindre les paysannes comme le bon Dieu les a
faites! L'œil se repose sur cette toile et s'y arrête
volontiers , comme dans la vie, lorsqu'on quitte des
poseurs ennuyeux et que l'on rencontre un person-
nage véridique et simple. »
Proudhon se réjouit aussi que l'artiste n'ait repré-
senté ni une déesse, ni une grecque, ni une poupée
à la mode, ni une bergère de Florian, mais une
(( beauté physiologique, au sang riche, à la vie
puissante et calme ». Avec force développements
philosophiques , il admire cette « magnifique
créature... Le fil est tombé de sa main. On croit
entendre sa respiration lente à la place du bourdon-
nement du rouet. Tous les jours elle se lève de
grand matin ; elle se couche la dernière... C'est aux
instants perdus qu'elle prend sa quenouille, travail
minuscule dont la ténuité et le petit bruit ne
sauraient tenir éveillée la robuste campagnarde.
Comprenez-vous maintenant pourquoi Courbet a
fait de sa fileuse une franche paysanne ? Sans cela,
elle serait à contre-sens ; je dis plus, elle tomberait
dans l'indécence... La vérité pouvait seule ici,
écartant toute pensée impure, suggérer à la fois une
idée et un idéal, hors desquels l'art, réduit à l'arbi-
traire et à l'insignifiance, disparaît ».
La Fileuse a souvent reparu en public, notam-
ment à l'exposition universelle de 1855 et à l'expo-
sition privée de 1867. Elle a été donnée par Bruyas
au Musée de Montpellier.
COURBET ^===========:=====^r=^=== 51
XVIIL — BAUDELAIRE
Courbet avait le portrait u de commande » en
horreur. Les femmes, disait-il, veulent des images
où il n'y ait point d'ombres ; les hommes veulent
être habillés en dimanche. « Gagner de l'argent avec
des choses comme cela, il vaudrait mieux tourner
une roue; au moins on ne ferait pas abdication de
sa pensée. »
Il ne restait qu'une occcasion honorable de peindre
des portraits, c'était de prendre pour modèles des
amis, et des amis partageant son esthétique réaliste.
Par malheur, l'esthétique des amis s'écroula quand
ils furent eux-mêmes sur la sellette et ils se plai-
gnirent de leurs portraits comme de simples bour-
geois. « Ils n'étaient pas beaux, s'écriait le pauvre
Courbet, je ne pouvais pourtant pas les faire beaux f»
Parmi les mécontents fut Baudelaire, que repré-
sente une curieuse toile de cette époque, entrée au
Musée de Montpellier avec la collection Bruyas. La
faute est-elle au caprice de la lumière, qui illumine
violemment le front du poète, s'accroche sans
respect au bout de son nez et laisse dans la pénombre
ce visage mobile et changeant, désespoir de tous
les peintres ? Est-ce le manque d'apprêt de la compo-
52 — -rr L'ART DE NOTRE TEMPS
sition, qui ne satisfit pas le modèle ? Toujours
est-il que la toile lui fit un plaisir modéré.
Charles Baudelaire, plus jeune de deux ans que
Courbet, s'était lié de bonne heure avec lui. On
sait que le poète des Fleurs du Mal et le traduc-
teur d'Edgar Poë était aussi à l'occasion un critique
d'art très écouté. On peut dire qu'il se montra
partisan de Courbet avant même de le connaître,
car il terminait ainsi son fameux article sur le
Salon de 1845 : u Celui-là sera le peintre, le vrai
peintre, qui saura arracher à la vie actuelle son côté
épique et nous faire voir et comprendre, avec de la
couleur et du dessin, combien nous sommes grands
et poétiques dans nos cravates et nos bottes vernies.
Puissent les vrais chercheurs nous donner l'année
prochaine cette joie singulière de célébrer l'avè-
nement du neuf! »
Les deux jeunes gens furent d'abord très liés.
Courbet donna même quelque temps l'hospitalité
à Baudelaire dans son atelier. Mais ils se lassèrent
bientôt mutuellement de leurs excentricités. Le
poète ne voulait-il pas obliger son ami à noter toutes
les élucubrations qui lui échappaient dans ses
griseries d'opium ?
Dès l'exposition de 1855, Baudelaire, rapprochant
le dessin d'Ingres de celui de Courbet, dans une
comparaison qui ne manque pas d'imprévu, distri-
buait des éloges également mêlés d'ironie au tradi-
tionnalisme héroïque du premier et au fanatisme
naturaliste du second.
COURBET — 53
XIX. — CHAMPFLEURY
Un peu vlus durable fut l'amitié de Champfleury
dont le portrait, peint vers 1853, a été légué au Louvre
en 1889. Jules Husson, dit Fleury, ou Champfleury,
était né à Laon en 1821. Il avait abandonné sa pro-
fession de commis en librairie pour se consacrer
aux lettres. Ses romans réalistes, Chien-Caillou,
Les Bourgeois de Molinchart, sont souvent
cités et quelquefois lus. On utilise aussi parfois
ses travaux historiques sur la caricature et sur la
céramique.
Les premiers tableaux de Courbet n'eurent pas
de défenseur plus ardent que Champfleury. Mais dès
l'apparition des Baigneuses, l'écrivain témoigna
de quelque inquiétude. Elle est peu visible dans ses
articles, car il n'en continua pas moins à prendre
en public, en toute occasion, la défense de Courbet.
Mais dans ses lettres intimes, il accuse souvent
l'artiste de «perdre la piste », de s'épuiser à vouloir
flatter ou étonner la galerie, au lieu de rester le
franc et solide franc-comtois que promettaient ses
débuts.
<( Depuis son exposition , écrit-il à Max Buchon
en 1855, il n'a rien fait que courir les cafés, prêcher,
passer les nuits... Je déplore son manque de bon
54 = L'ART DE NOTRE TEMPS
sens, parce que j'aime l'homme, mais les conseils
ne peuvent rien sur lui... »
... (T La comédie du réalisme m'irrite — avoue-t-il au
même l'année suivante. J'en suis juste à la position
de Courbet comme un chat qui se sauve, traînant
à sa queue la casserole du réalisme que des polis-
sons y ont attachée... »
L'excellent historien de Courbet, G. Riat, qui a
publié toutes ces lettres et que chagrine cette mésin-
telligence, se demande s'il n'y aurait pas, dans le
cas de l'écrivain, quelques sentiments mesquins de
jalousie. Champfleury est pourtant toujours prêt à
l'éloge dès que son ami lui en donne l'occasion :
« Je suis enchanté que Courbet travaille — écrit-il
en 1864. Cet attirail de campagne lui sera bon et
plus salutaire que les brasseries de Paris. La cam-
pagne doit lui faire oublier, je l'espère, le rôle de
Sauveur du monde par la peinture. Il est peintre
robuste, excellent peintre. Qu'il reste donc ce que
la nature l'a créé : excellent peintre I »
La brouille fut définitive enfin en 1867 : <( On n'a
pas été lié avec un homme, vivant près de huit
heures par jour avec lui, sans l'aimer et le connaître.
Quand j'ai perdu Courbet de vue, c'a été pour
m'isoler, réfléchir, étudier, travailler et tâcher de
m'améliorer. Courbet a continué sa vie de noctam-
bule.... Je suis arrivé à reconnaître que, doué de
qualités considérables de peintre, il les avait laissées
s'endormir dans la bière... » Et Champfleury ter-
mine par cette dure conclusion : (( J'en arrive à
douter de l'équilibre de son cerveau. »
XIX. — Champfleury
MUSÉE DU LOUVRE
PHOT. KUHN
COURBET
55
XX. — PROUDHON ET SA FAMILLE
Un autre écrivain doit figurer dès maintenant
dans la galerie des amis de Courbet. C'est vers 1848
que le peintre se lia avec Pierre-Paul Proudhon, son
compatriote (il était né à Besançon) et son aîné de
dix ans. A cette date, le célèbre théoricien socialiste,
élu député après avoir été successivement bouvier,
garçon de cave, employé d'imprimerie et commis
dans une entreprise de bateaux remorqueurs, avait
déjà publié ses ouvrages fameux: Qu'est-ce que
la propriété ? (1840) et Solution du problème
social (1848). Il développa certainement les aspi-
rations démocratiques de Courbet et contribua à en
faire un bruyant, sinon dangereux révolutionnaire.
Ce qui est plus regrettable, c'est qu'avec sa manie
d'attribuer un rôle moralisateur à chacun des
tableaux du peintre, Proudhon a quelque part de
responsabilité dans la peinture à thèse où Courbet
s'égara quelquefois. Nombreux sont à notre époque
les littérateurs qui nous ont privés de bonne pein-
ture ou de bonne sculpture en voulant transformer
en (( penseurs » quelques-uns de nos meilleurs
ouvriers. Quand on écrira les méfaits de ces mau-
vais conseillers, il faudra peut-être réserver une
petite place à Proudhon.
56 = L'ART DE NOTRE TEMPS
Il eut bientôt l'occasion de constater que ses efforts
n'avaient pas fait de Courbet un grand logicien.
En 1863, nous trouvons les deux amis collaborant
à une philosophie de l'art. « C'est à crever de rire —
écrit Courbet avec quelque raison. Je suis noyé
dans les paperasses; j'écris tous les Jours cinq ou
dix pages d'esthétique... Nous allons enfin avoir un
traité de l'art moderne arrêté, et la voie, indiquée par
moi, correspondant à la philosophie proudhonienne. »
L'ouvrage fut publié seulement après la mort de
Proudhon, sous le titre Du Principe de l'Art et
de sa destination sociale. Les idées de Courbet
ne semblent pas y avoir pris la place que le peintre
espérait. Le philosophe était trop peu artiste et
l'artiste trop peu philosophe pour ne pas s'exaspérer
mutuellement quand ils discutaient ces matières.
Les jugements de Proudhon sur Courbet s'en res-
sentent parfois.
Le portrait de la famille Proudhon a une histoire
assez compliquée. Commencé vers 1853, repris de
mémoire après la mort du philosophe, il a été
exposé, tel qu'il est figuré ici, au Salon de 1865.
Mais la figure de M'"^ Proudhon, placée là à titre
d'indication provisoire, en attendant une séance de
pose qui n'eut Jamais lieu, a été effacée depuis.
L'ensemble fut Jugé d'ailleurs pauvre et fade et
réunit contre lui les adversaires de l'artiste et ceux
de l'écrivain socialiste. Vendu 1.500 francs en 1877,
ce portrait a été donné par M''^ Juliette Courbet à
la Ville de Paris.
COURBET
57
XXI. — ALFRED BRUYAS
Parmi les plus actifs partisans de Courbet, Alfred
Bruyas, de Montpellier (1821-1876), a droit à une
mention spéciale. A Rome, où ses parents l'avaient
envoyé rétablir sa santé délicate, son compatriote
le peintre Cabanel l'avait mis en rapports avec
les jeunes artistes de la villa Médicis, et c'est dans
ce milieu sans doute que se décida sa vocation
de mécène. Il consacra dès lors une partie de sa
fortune, qui était belle, à former une collection
d'œuvres de ses contemporains. Par donation (1868)
et par testament (1878), 148 peintures, ainsi réunies
peu à peu par Bruyas, ont été offertes par lui au
Musée de Montpellier. On peut dire que toute l'école
française de ce temps, de David à Millet, en passant
par Géricault, Delacroix, Ingres, Tassaert, Corot,
Diaz, Bonvin et autres, est représentée dans cet
ensemble très éclectique.
Courbet y tient une place privilégiée, puisqu'il y
figure avec treize toiles, dont l'Homme a la Pipe,
LES Baigneuses, la Pileuse, Baudelaire, la
Rencontre. Il faut citer aussi trois portraits de
l'amateur, car c'était un de ses faibles de se faire
peindre à tout propos.
Champfleury, qui venait d'accepter son hospitalité,
publia en 1857, dans la Revue des deux Mondes,
V
58 -^ L'ART DE NOTRE TEMPS
au grand déplaisir de Courbet, une certaine Histoire
de M. T., dans laquelle les initiés n'eurent pas de
peine à reconnaître Bruyas et son « narcissisme. »
Le mécène était portraituré sur le vif avec sa barbe
et ses cheveux blond roux, son nez mince, ses
orbites creusées, ses yeux bleus voilés et son teint
opale. Champfleury louait avec malice les mains
aristocratiques au petit doigt recourbé, baguées
d'une intaille précieuse, et dont Bruyas laissait
volontiers admirer la blancheur. Il est discret,
solitaire, alangui, ajoutait l'écrivain ; il y a en lui
de la jolie femme qui s'ennuie, du mystique et du
sensuel.
Théophile Silvestre, qui a publié, en 1876, un
catalogue, riche en commentaires, de la galerie
Bruyas, trace de l'amateur une silhouette plus
flatteuse. S'il a souvent fait faire son portrait,
expliquait-il, c'est qu'il voulait mettre en évidence,
en donnant un même modèle à des peintres divers,
ce qu'il y avait de particulier dans la facture et le
tempérament de chacun d'eux.
C'est ainsi, dit-il, que Courbet a mis dans ses trois
toiles, avec toute son affection pour Bruyas, un peu
de sa propre vanité et de sa finauderie paysanne.
Mais l'amateur laissait toute liberté à ses peintres.
Dans l'un des trois portraits de lui qu'a signés
Courbet, il est représenté la main sur une brochure
intitulée : Etude sur l'art moderne. Solution.
Alfred Bruyas. La ((solution» consistait à ouvrir
libéralement sa galerie à tous les talents, sans
distinction de doctrine.
XXI. — Alfred Bruyas
MUSÉE DE MONTPELLIER
PHOT. BULLOZ
COURBET ===^=^:======::r=============^====:===^:=,^=,^^ 5Q
XXII. — LA RENCONTRE
En 1854, Courbet fit un long séjour à Montpellier
chez son ami Bruyas. 11 revenait de Francfort, tout
étourdi encore des discussions qu'il y avait pro-
voquées. Au Casino, écrivait-il à un ami, on avait
dij afficher un écriteau ainsi conçu : Dans ce
cercle, il est défendu de parler des tableaux
de M. Courbet. Chez un banquier, un soir, les
invités avaient trouvé sous leur serviette un billet
qui déclarait : Ce soir on ne parlera pas de
M. Courbet.
A son arrivée à Montpellier, Courbet, sac au dos,
en bras de chemise, vêtu d'un pantalon de coutil
bleu, abandonna la vieille diligence à caisse jaune
pour cheminer sur la route poudreuse, brûlée par
un soleil éclatant. Bruyas, qui s'était avancé au
devant de lui, le salua de la casquette, tandis que
son fidèle serviteur Calas s'inclinait respectueu-
sement et que le chien Breton s'arrêtait à distance.
Telle est la rencontre que Courbet peignit bientôt
à la demande de l'amateur et qui devint si célèbre
à l'exposition universelle de 1855 sous le surnom
de Bonjour monsieur Courbet ou la Fortune
SALUANT LE GÉNIE.
L'idée un peu singulière d'avoir grandi ce simple
incident aux proportions d'un grand tableau fut
certainement tout ce que remarqua le grand public.
60 = L'ART DE NOTRE TEMPS
Les chroniques des petits journaux et les revues
de fin d'année y trouvèrent matière à d'inépuisables
plaisanteries. On ne s'abordait dans la rue qu'en
disant : Bonjour monsieur Courbet I Les quatrains
et les chansons circulèrent, et Banville, dans une
de ses Odes funambulesques, promena ses
lecteurs à travers une nature désolée qui disait :
Ami, si tu me vois à ce point triste et laide
C'est que monsieur Courbet vient de passer par là,
tandis que le chœur des herbes et des saules
reprenait :
Bonjour monsieur Courbet! Comment vous portez-vous?
Les plaisanteries un peu calmées, les connaisseurs
admirèrent cependant la crânerie des trois portraits,
plantés en plein ciel et surtout l'intensité de la
lumière et la vérité du décor. « Courbet — dit
Théophile Silvestre — soi-disant incapable de bien
faire tout paysage qui ne lui serait pas familier,
a pourtant peint, très bien peint celui de la ren-
contre, plein des difficultés d'un pays inconnu,
pour lui surtout, accoutumé à la fraîcheur de la
franche-Comté et aux ciels variés et vaporeux
du Nord... Cette végétation, roussie par les vents,
poudrée par le roulage, détachée en clair par
l'implacable nitescence de l'azur, lui semblait un
renversement d'harmonie... quoi de plus difficile
à rendre que ce terrain, presque aussi clair que le
ciel, que cette route où le soleil poudroie et où
l'ombre s'imprime...? »
COURBET . 61
XXIII. — LES CRIBLEUSES DE BLÉ
Le tableau avait été ébauché à Ornans à la fin de
l'année 1853. Il semble que l'artiste ait voulu se
dégager brusquement de sa technique habituelle.
Aux fonds noirs qu'il affectionnait jusque là et
dont il aimait faire surgir avec vigueur les lumières,
il a substitué les tonalités les plus claires. Dans
une salle ensoleillée, où les rayons se jouent sur
la muraille fraîchement recrépie, il a jeté à terre
un grand drap blanc. Des sacs de toile se dressent,
à demi pleins, dans un coin. Le grain répandu,
l'osier des paniers, le cuivre des chaudrons font
chanter leurs notes d'or. Une des deux femmes,
assise, trie le blé dans un plat de faïence ; agenouillée,
Zoé Courbet, la sceur de l'artiste, vêtue d'une robe
rousse, agite le crible ; un jeune garçon entr'ouvre
le vantail d'un coffre. L'ensemble a une tonalité
blonde assez imprévue.
Malgré la banalité voulue de la composition, le
dessin appuyé, les formes délibérément ordinaires,
62 ^ L'ART DE NOTRE TEMPS
la toile ne provoqua pas cette fois l'indignation. Elle
fut simplement accueillie avec une indulgence un
peu protectrice.
« On ne saurait refuser à M. Courbet — dit Ernest
Gehaûer — 7e sentiment exact de certaines scènes.
Les Cribleuses de Blé ont un caractère de vérité
bien senti, mais de même que toute vérité n'est pas
bonne à dire, toute vérité n'est pas bonne à peindre.
Ces Cribleuses n'ont rien d'assez remarquable
pour faire oublier le prosaïsme du sujet. »
Théophile Gautier, qui ne demande pourtant qu'à
encourager les jeunes artistes, n'est encore qu'à
moitié convaincu. « M. Courbet — dit-il — a parfois
de belles localités bien simples, bien larges, bien
soutenues d'un bout à l'autre. Malheureusement il
annihile ses qualités par un parti-pris funeste. Les
Cribleuses de Blé, cependant, nous semblent
indiquer quelque amélioration : la petite fille en
jupon rouge qui soulève le van a une certaine grâce
rustique; elle est vraie comme un portrait et non
comme une caricature. »
Le sage Paul Mantz va un peu plus loin dans
l'admiration. C'est à tort, dit-il, que personne ne
parle des Cribleuses, car c'est là un souvenir
heureux de réalité en même temps qu'une peinture
ferme et savante.
La toile reparut à diverses expositions régionales,
notamment à Nantes où elle fut achetée 3.000 francs
en 1861. Elle a figuré en 1900 à la Centennale de
l'Art français.
m °
I
COURBET 63
XXIV. — LE CHATEAU D'ORNANS
A côté des Cribleuses de Blé, de la Rencontre,
acceptée avec peine parce qu'on l'avait jugée,
raconte Courbet lui-même, « trop personnelle et trop
prétentieuse », l'artiste put faire figurer à l'exposition
universelle de 1855 une certaine Dame Espagnole
dont il avait fait la connaissance à Lyon. On avait
accepté aussi quelques toiles antérieures comme les
Casseurs de Pierres, les Demoiselles de Village,
LA FlLEUSE, deux portraits de lui-même. Il avait
exposé enfin trois paysages de Franche-Comté : la
Roche de dix heures, le Ruisseau du Puits-Noir
(à ne pas confondre avec la toile du Louvre qui
porte à tort ce titre), et le Château d'Ornans,
reproduit ici.
Sous ce nom, qui a intrigué quelques critiques, on
désignait dans son pays natal le groupe de maison-
nettes bâties au-dessus du bourg, sur l'emplacement
de l'ancien château. Perchées sur la roche grise,
au-dessus de la vallée humide et verte, elles se
détachent dans un décor d'une ampleur et d'un
calme moins exceptionnel qu'on ne pourrait le
croire dans l'œuvre de l'artiste.
Cette toile, gravée par Caujean dans la Gazette
des Beaux-Arts en 1878, appartenait alors à la
collection Laurent Richard. Elle a passé depuis en
Amérique.
64 L'ART DE NOTRE TEMPS
Malgré l'importance de cet ensemble, il s'en
fallait que Courbet fût représenté suivant ses désirs.
Moins libéral que le jury de 1850, celui de 1855
refusa l'Enterrement. Il écarta aussi une nouvelle
toile, l'Atelier, que nous allons retrouver bientôt.
Il faut dire que, quelques mois auparavant, l'artiste
avait saisi une bonne occasion de mécontenter les
milieux officiels. Adoptons sa propre version d'après
une lettre à Bruyas, publiée dans les Archives
historiques, artistiques et littéraires de
1890-91.
Par l'entremise de Chenavard et de Français,
M. de Nieuwerkerque, directeur des Beaux- Arts,
avait invité Courbet à un déjeuner de conciliation.
Il s'agissait de « convertir » l'artiste et d'obtenir
qu'il (( mît de l'eau dans son vin. » On lui promettait
en revanche une belle place à l'exposition pour tel
grand tableau de lui qu'il voudrait bien soumettre
au préalable à un comité officieux. Courbet répondit
à ces avances sur un ton qui mit fin aux pourparlers.
On eut beau lui faire ressortir les égards dus au
gouvernement, <( et moi aussi — s'écria-t-il — je suis
un gouvernement I » Après avoir assuré à M. le
Directeur qu'il ne lui en voulait pas, Courbet pria
ses confrères de croire qu'ils étaient deux imbéciles.
(( Ensuite, conclut-il, nous allâmes boire de la bière. »
Nous allons voir que Courbet ne garda pas rancune
en effet à ses interlocuteurs de leurs témoignages
plus ou inoins heureux de bienveillance.
"SKlH^pr
z
<
2
a:
O
Q
D
<
lu
I-
<
I
o
COURSE T ==^ 65
XXV. — L'ATELIER
Peu avant l'ouverture de l'expcsition , au début
de l'année 1855, Courbet se souvint tout à coup
des bonnes dispositions de M. de Nieuwerkerque
et il écrivit à son ami Français une longue lettre
très pressante pour lui demander d'obtenir du gou-
vernement quelques petites faveurs. Il s'agissait
notamment d'avoir droit à un délai supplémentaire
de quinze jours pour l'envoi de la grande compo-
sition qu'il venait d'entreprendre. « C'est un tableau
de la dimension de l'Enterrement, si plus ne passe,
avec trente personnages grands comme nature.
Enfin, j'ai perdu trois mois par maladies... Tu
voudrais peut-être savoir le sujet de mon tableau:
c'est si long à expliquer que je veux te le laisser
deviner quand tu le verras : c'est l'histoire de mon
atelier, ce qui s'y passe moralement et physique-
ment. C'est passablement mystérieux; devinera qui
pourra. » (Collection d'autographes d'artistes con-
servés à la bibliothèque Doucet.J
Le titre de l'œuvre n'apporta pas à ce mystère de
grands éclaircissements : l'Atelier du peintre.
ALLÉGORIE RÉELLE DÉTERMINANT UNE PHASE DE
SEPT ANNÉES DE MA VIE ARTISTIQUE. Il faut recOUrir
aux informations et aux commentaires de G. Riat
pour interpréter toutes les intentions qui sa cachent
dans cette composition singulière.
Au milieu de son atelier, l'artiste peint un paysage
de Franche-Comté, sous l'œil admirateur d'un petit
66 ■ L'ART DE NOTRE TEMPS
berger comtois et d'une belle femme nue. (C'est l'Art
personnel et réaliste de Courbet.)
Dans le groupe de gauche, un braconnier et son
chien (la Chasse) regardent avec mépris un sombrero,
une guitare et un poignard (la Poésie romantique).
Plus loin, une tête de mort sur le Journal des
Débats symbolise la Presse, tandis que la Misère
est incarnée dans une irlandaise affalée à terre. Un
mannequin lamentablement lié à un poteau repré-
sente l'Art académique, au second plan le vigneron
Oudot (le Travail) est entouré par la foule des exploi-
teurs de l'humanité : un brocanteur juif (le Com-
merce), un paillasse (le Théâtre), un prêtre (la
Religion catholique), une prostituée (la Débauche).
Avec quelque attention, on reconnaîtra de même la
Religion hébraïque, la Mort, le Chômage, etc..
A droite, les amis et les auxiliaires de l'artiste:
quelques-uns, anonymes, comme la famille du
premier plan qui incarne les Amateurs mondains,
ou le couple qui s'embrasse près du chambranle de
la fenêtre (l'Amour libre); mais on reconnaît aussi
Baudelaire (la Poésie), Champfleury (la Prose),
Proudhon (la Philosophie sociale), Promayet (la
Musique), Max Buchon (la Poésie réaliste) et Bruyas
(le Mécène de la peinture réaliste).
Il fallait être Courbet pour s'imaginer que l'on pût
s'appliquer sérieusement à déchiffrer cet extraordi-
naire logogriphe. Malgré les qualités de premier
ordre de sa peinture, l'Atelier fut refusé à l'expo-
sition et l'artiste dut chercher un autre moyen de
faire connaître son oeuvre au public.
COURBET — 67
XXVL — L'ATELIER (suite)
Le refus de l'Enterrement et de l'Atelier réveilla
en Courbet un désir qui le hantait depuis longtemps,
celui d'organiser une exposition particulière de ses
œuvres. Bruyas, à qui il réservait dans son projet
le rôle de bailleur de fonds, n'avait témoigné jusque
là qu'un médiocre enthousiasme. Mais Courbet ne
s'embarrassait pas de si peu. Avec une sérénité et un
optimisme imperturbables, il annonça à Bruyas qu'il
n'avait pu résister plus longtemps aux instances de
ses amis et que l'exposition privée allait avoir lieu
au 7 de l'avenue Montaigne : « Cela me coûtera 10 ou
12.000. J'ai déjà le terrain avec une location de
2.000 pour 6 mois. La construction me coûtera 6 ou
8.000. Ce qu'il y a de curieux, cet emplacement est
enclavé dans le bâtiment même de leur exposition...
J'ai déjà les 6.000 que vous m'avez donnés. Si
vous voulez me faire une reconnaissance de ce
que vous me devez encore, et m'envoyer les
Baigneuses, je suis sauvé; je gagne 100.000 francs
d'un seul coup ».
Après avoir vécu plusieurs semaines dans la fièvre
et dans l'enthousiasme, après être « tombé en
extase » devant son monument, Courbet ouvrit
68 — L'ART DE NOTRE TEMPS
enfin les portes le 28 juin 1855. Au dessus de
l'entrée s'étalait l'inscription suivante :
LE RÉALISME
G. COURBET
EXHIBITION DE 40 TABLEAUX DE SON ŒUVRE
PRIX D'ENTRÉE : I FRANC
Le principe d'une exposition particulière à côté des
Salons parut à cette heureuse époque une étonnante
nouveauté. Gautier s'étonna de voir le Réalisme
installé dans une baraque et Maxime du Camp se
déclara choqué de voir le boniment de l'artiste à
la quatrième page des journaux entre les dragées
vermifuges et l'essence de salsepareille. La sagesse
habituelle de Paul Mantz remit les choses au point :
le peintre était dans son plein droit en se faisant
connaître à ses risques et périls, puisque le jury
lui avait refusé une ceuvre « sincèrement, loyale-
ment peinte et pleine de qualités honorables, n
A propos de ce tableau capital, Delacroix, que
tout éloignait cependant de Courbet, est plus expli-
cite encore. Il n'aime guère l'ensemble de la compo-
sition et il reproche au paysage qui en occupe le
centre d'être peint aussi vigoureusement que les
personnages qui l'entourent. Mais il n'a pas assez
d'éloges pour la figure du modèle, un des plus
beaux nus en effet qu'ait peints Courbet. « On a
refusé là — conclut-il dans son journal — un des
ouvrages les plus singuliers de ce temps, mais ce
n'est pas un gaillard à se décourager pour si peu. n
XXVI. — L'Atelier (fragment)
COLLECTION PARTICULIÈRE
PHOT. DHUET
COURBET
69
XXVII. — COURBET AU COL RAYÉ
(ÉTUDE POUR L'ATELIER)
« Cette tête d'étude de Courbet par Courbet, pour
un tableau de Courbet, est un des meilleurs mor-
ceaux de lui; et, sans contredit, encore plus fort
que L'HOMME A LA PlPE, autre bon Courbet. Ce
beau profil fut peint à Montpellier, chez M. Bruyas,
au moment le plus heureux de la carrière du
peintre, encore contenu, mais déjà prêt à se jeter
à corps perdu dans toutes les absurdités...
« Que ce profil est bien I que c'est bien là Courbet,
le Courbet d'alors, le vrai, le seul, l'unique f Encore
naïf, tout joyeux de tout, surtout d'être Courbet;
parfois spirituel sans la moindre culture d'esprit,
presque charmant, même en son égoïsme et ses rodo-
montades. Ah I qu'il était beau et bon garçon en ses
lourdeurs naturelles et ses malices ensabotés ;
encore tempérant, non de langue, mais de gosier,
et relativement correct, quoique déjà très estami-
netier, très noctambule, trop bruyant et rieur, rieur
à se tordre, riant de rien, riant de tout, même
à la procession, riant aux éclats, parfois entendus
de la grille au château d'eau du Peyrou et d'un
bord à l'autre bord de l'Esplanade.
70 = L'ART DE NOTRE TEMPS
« C'était une physionomie des plus attirantes,
malgré ce front bas, ce crâne conique, comme moulé
dans la calotte d'Ingres ou dans le pétase d'Ulysse.
Oui, ce Courbet d'alors, si finement et si fermement
modelé, est peint comme un Vélasquez, mais avec
cette violente coquetterie du Moi, dont certains
détails stupéfient... Peut-être Courbet s'est-il ainsi
décolleté en attendant la Belle Inconnue brûlant
pour lui, folle de ses ouvrages, par lui si longtemps
cherchée dans tout Paris, mais n'ayant jamais
existé que dans son imagination, et par la charge
d'un de ses amis, qui mourait de rire.
« Quelles bonnes raisons Courbet n'avait-il pas,
d'ailleurs, de s'aimer infiniment plus que de se
connaître ? Sa renommée d'abord, ensuite son
idée; enfin son miroir : un teint blanc, satiné et
légèrement bistré, encore inaltéré et de la plus
rare finesse, de fort aimables traits, entre autres
un joli nez, des yeux de velours, l'oreille petite...,
enfin une chevelure soyeuse, noire comme l'aile
du corbeau... Enfin, ce beau, ce mémorable profil,
c'est Courbet, l'ineffable Courbet.... Sauf quelques
réserves de métier, surtout d'intelligence et de goût,
voilà le superlatif de ce talent présomptueux , si
justement vanté en maintes choses malgré ses
côtés affligeants. »
Ce malicieux commentaire de Théophile Silvestre
ajoute tant de vie au beau portrait de la collection
Bruyas qu'on nous pardonnera sans doute de l'avoir
reproduit ici presque in-extenso.
^-
XXVII. — Courbet au Col rayé
MUSÉE DE MONTPELLIEF
PHOT. BULLOZ
COURBET ================================^ 71
XXVIII. — L'ATELIER (fin)
LA BAIGNEUSE ENDORMIE
Ce qui est assez singulier, dans la manifestation
de 1855, c'est que l'artiste se défendait lui-même
contre l'étiquette qu'il venait d'arborer, u Le titre
de réaliste, — disait-il dans la préface de son cata-
logue, rédigée avec l'aide de Castagnary — m'a été
imposé comme on a imposé aux hommes de 1830
le titre de romantiques. Les titres en aucun temps
n'ont donné une idée juste des choses; s'il en était
autrement, les œuvres seraient superflues. » Et
quand il cherche cependant une formule pour expli-
quer ses intentions, voici ce qu'il trouve de plus
précis : « Être à même de traduire les mœurs, les
idées, l'aspect de mon époque, selon mon appré-
ciation, être non seulement un peintre, mais encore
un homme, en un mot faire de l'art vivant, tel est
mon but ».
La saine doctrine qui est au fond de ce manifeste
y prenait une forme trop confuse pour ne pas renou-
72 - L'ART DE NOTRE TEMPS
vêler l'éternel malentendu (il dure encore) entre
partisans et adversaires du réalisme. Les discussions,
le jour du vernissage, furent, au dire des témoins,
un des spectacles les plus comiques auxquels il fut
donné d'assister : classiques et modernes, bohèmes
et bourgeois, après s'être toisés d'abord en silence
avaient peu à peu haussé la dispute à un tel dia-
pason que Champfleury — il en avait pourtant
entendu bien d'autres — rentra chez lui fourbu et
H ne comprenant plus rien aux arts. »
Les lendemains furent moins gais : les visiteurs
se faisaient de plus en plus rares et, malgré l'abais-
sement du prix d'entrée à 50 centimes, le Réalisme
ne faisait plus recette. Le pauvre Courbet était loin
des 100.000 francs qu'il s'était promis.
Ne quittons pas l'exposition de 1855 sans rappro-
cher du beau nu de l'Atelier une étude qui mérite
de lui être comparée par sa liberté magistrale, par
l'heureuse souplesse, la fraîcheur éclatante de
certains modelés. (Récemment dans la galerie
Bernheim jeune.) Il n'est pas certain qu'elle ait
figuré à côté de la grande toile à l'Exhibition
de l'avenue Montaigne, car les innombrables
Baigneuses et Dormeuses de Courbet ne sont pas
faciles aujourd'hui à identifier, mais il est évident
qu'elle date de la même période et qu'elle est peinte
d'après le même modèle.
XXVIII — Baigneuse (étude)
COLLECTION PARTICULIÈRE
PHOT. DRUET
COURBET
73
XXIX. — M^"« MARIE CROCQ
Quand Courbet reparut devant le public en 1857,
il avait du moins acquis la réputation d'un ouvrier
incomparable. Mais les critiques semblèrent s'être
donné le mot pour lui interdire de plus hautes
ambitions.
u Pour M. Courbet — dit Georges Niel — la vie
est toute matérielle ; il voit l'enveloppe et non
l'âme. »
(( Si l'habileté matérielle suffisait en art — écrit
Maxime du Camp — M. Courbet ne mériterait que
des éloges, car il peint matériellement comme
depuis longtemps on ne peint plus en France...
Chez lui, la main est d'une inconcevable habileté,
mais l'âme manque absolument... Quels que soient
ses sujets, c'est toujours de la nature morte. »
u Sa brosse est vigoureuse, sa couleur solide,
son relief quelquefois surprenant... — reconnaît
Castagnary, qui allait bientôt devenir l'admirateur
le plus dévoué du peintre; — il rend bien, en un
mot, ce qui se voit. Mais il ne va pas au-delà... »
Plus sévère encore, W. Flauer déclare : u M. Cour-
bet n'est pas plus un peintre que celui qui sert les
maçons n'est un architecte. On lui a reconnu une
truelle distinguée et je conviens volontiers que sa
peinture est gâchée serré. Mais ce n'est pas même
la moitié de l'exécution, et l'exécution toute entière
ne fait pas encore un artiste ».
« ...S'il peint une tête, dit Zacharie Astruc, on
74 = L'ART DE NOTRE TEMPS
prend le nez du doigt, on peut jouer avec le
modelé du visage... Ses peintures sont des monu-
ments bien bâtis... » Mais il y a du laisser-aller
et de l'incurie dans la conception de l'ensemble.
About, enfin, consacre à la technique de Courbet
une étude des plus intéressantes, fort longue
d'ailleurs et qui mériterait mieux que le résumé
auquel il faut se borner ici. Courbet, déclare l'écri-
vain, « se jette sur la nature comme un glouton; il
happe les gros morceaux, et les avale sans mâcher,
avec un appétit d'autruche. Il saisit la nature non
par les côtés les plus intimes, mais par les plus
apparents... Sa théorie pourrait se formuler ainsi:
tous les objets sont égaux devant la peinture. En
vertu de ce principe, il fait non des tableaux,
mais des études.. Franc, loyal, puissant, solide,
M. Courbet est entré plus avant qu'aucun de ses
contemporains dans l'énergie de l'énoncé. Ses
tableaux ont le sublime du trompe-l'ceil ; mais
comme il reste, malgré tout son talent, un dessi-
nateur fort ordinaire, il passe, à son insu, à côté
de toutes les délicatesses de l'art ».
En regard de ces jugements, plaçons une œuvre
de cette date (1857), qui semble une des plus
magistrales par son exécution vibrante et forte,
le portrait de M"'^ Marie Crocq. L'histoire de cette
toile est d'ailleurs mal connue. Nous croyons
qu'elle a figuré en 1867, sous le nom de M'"^ M... C...
dans l'exposition privée de l'artiste. Elle a quitté
récemment pour Bruxelles la galerie de M. Durand-
Ruel.
fW^?W»' — ' . "■v'm'- ii^.jL,iji^ Il ,_j.<ffljBi,,^ .^jjiu .,,..,, .i,,o,, .pwj
XXIX. — M"' Marie Crocq
COLLECTION PARTICULIÈRE
PHOT. DURAND-RUEL
COURBET — 75
XXX. — LES DEMOISELLES DE LA SEINE
C'est dans les parages de Bougival que nous
transporte ce tableau, et c'est cependant à Ornans,
où l'artiste oubliait les soucis de l'Exhibition, que
furent ébauchées en 1856 les Demoiselles du
BORD DE LA SEINE. La toile fut terminée à Paris
et exposée au Salon de l'année suivante.
Si nous pouvions suivre Proudhon, nous ferions
avec lui dans ce tableau bien des découvertes
sociales, morales et psychologiques : nous y lirions
la condamnation du second empire ; nous recon-
naîtrions dans la belle brune du premier plan
une Phèdre qui rêve d'Hippolyte, une créature
aux passions tantôt concentrées, tantôt bondis-
santes, jamais assouvies, un vampire l Nous serions
tentés d'éteindre au prix de tout notre sang
l'incendie qui la consumel Nous fuirions alors
pour éviter la métamorphose dont nous menace
cette Circé. Nous verrions ensuite dans son amie
aux blonds cheveux une froide ambitieuse, experte
à acquérir de bons titres de rente et à faire
fructifier de solides valeurs... Mais il faudrait
tripler l'étendue de cette notice pour dire tout ce
que Proudhon lisait couramment dans ce vigou-
reux morceau de peinture.
Le commentaire de Maxime du Camp serre le
tableau de plus près. <( Les Demoiselles... — dit-il
— sont deux créatures qui, sans doute, sont
sorties le matin même de la rue de Lourcine et
76 L'ART DE NOTRE TEMPS
qui, dans huit jours, y retourneront. Elles sont
vautrées sur l'herbe, près de la rivière. L'une,
appuyée contre un arbre, dort en soutenant sa
tête avachie sur un gros bras mollasse; l'autre,
couchée aplatie sur le ventre... montre au spectateur
un visage verdâtre et malsain, troué de deux yeux
impudents... Ces deux espèces, d'un dessin plus que
douteux, apparaissent comme un paquet d'étoffes,
très réussies du reste, d'où sortent des bras et
des têtes; le corps est absent..., c'est un ballon
dégonflé. Le bras de la femme couchée, le châle
qui recouvrent les parties absentes de son corps
sont des chefs-d' oeuvre d'adresse et prouvent que
si M. Courbet n'avait pas de parti-pris, il pourrait
devenir un peintre sérieux. Pour établir une
agréable harmonie avec ses premiers plans ver-
dâtres, M. Courbet a peint la Seine en bleui La
Seine azurée f aux bourbeux environs de Paris I
O réalisme, voilà de tes coups f »
Nous pouvons abréger las apostrophes tradi-
tionnelles de ceux qu'indigne le nouveau « défi »
de l'artiste, et les lamentations de ceux qui
s'apitoient sur son talent dévoyé. Un discours de
Pould , ministre d'état, prononcé à l'issue du
Salon, exprime avec plus d'autorité la tristesse
officielle : « L'art — disait-il — est bien près de se
perdre lorsque, abandonnant les pures et hautes
régions du beau et les voies traditionnelles des
grands maîtres pour suivre les enseignements de
la nouvelle école du réalisme, il ne cherche plus
qu'une imitation servile de ce que la nature offre
de moins poétique et de moins élevé... n
rc—^ - - '_ \r-
i
COURBET — 7r
XXXL — CHIENS ET LIÈVRE
Au Salon de 1857, Courbet avait aussi, outre un
paysage et deux portraits, deux scènes de chasse,
les premières exposées d'une série qu'il ne cessa
d'enrichir dans la suite.
La Biche forcée a la Neige (Collection de
M. le comte Douville-Maillefeu J a été souvent
reproduite. Sur la vaste étendue blanche que tra-
versent des broussailles couleur de rouille, la bête,
d'un pelage magnifique , est venue mourir au
premier plan. Il est fâcheux que du lointain accou-
rent cinq chiens assez ridicules de forme, de couleur
et de inouvement. On ne peut vraiment en vouloir
aux critiques de ne pas leur avoir fait grâce.
La Curée du Chevreuil, dite aussi Chasse au
Chevreuil dans les Forêts du Grand Jura, fut
au contraire justement admirée. La toile, vendue
8,000 francs à M. Vanisack, d'Anvers, puis, cédée
à M. Luquet, fut revendue par ce dernier, en 1866,
pour 25,000 francs à l'Alston-Club de Boston. A en
juger d'après les lithographies de Célestin Nanteuil
et d'Emile Vernier, il semble bien que ce soit un
des chefs-d'œuvre du peintre. ^
78 = L'ART DE NOTRE TEMPS
Sous une haute futaie de sapins, le chevreuil est
suspendu par la patte à un arbre. La délicatesse du
pelage, le poids magnifique du corps en font une
admirable nature morte. Debout, en blouse, large
d'épaules, guétré, les bras croisés, Courbet écoute
le piqueur qui sonne la curée. Deux chiens marbrés
de taches brunes s'approchent de la béte en s 'écra-
sant sur leurs larges pattes. La scène a une vigueur
animale et une grandeur religieuse.
About, Gautier, Maxime du Camp, Castagnary,
ont loué l'œuvre comme il convenait. Non sans
quelques réserves de détail, cela va sans dire.
Castagnary s'étonne par exemple de trouver aux
chiens un pelage de braques avec une taille de
bassets, et About, qui leur reconnaît de la « grosse
vie », qui admire leur u facture forte et savante »,
semble regretter cependant les chiens de Desportes.
Mais nous avons le droit de supposer que l'on
avait mis là ces reproches pour ne pas manquer à
l'habitude prise de critiquer Courbet.
Nous pouvons voir, en effet, les deux chiens de
LA Curée, identiquement répétés par le peintre dans
la belle toile, reproduite ci-contre, qui a émigré à
New-YorR, après avoir passé chez M. Durand-Ruel.
La forêt de sapins a fait place à un bois de chênes;
les chasseurs ont disparu ; le chevreuil a été rem-
placé par un lièvre. Mais les deux chiens sont restés
ce qu'ils étaient, c'est-à-dire capables de ne faire
regretter ni l'exact Desportes, ni même aucun des
animaliers plus puissants que lui.
<=?-
I
COURBET
79
XXXII. — CHASSEURS EN FORÊT
Un autre reproche adressé à Courbet, à propos
des œuvres dont nous venons de parler, était parti-
culièrement malheureux. Ahout l'accusait de ne pas
savoir comment on tient une trompe de chasse et
Maxime du Camp le soupçonnait d'ignorer que la
chasse à la neige était prohibée depuis 1844. « Il n'y
a là que demi-mal, ajoutait-il, mais je croyais que
les réalistes ne peignaient jamais que ce qu'ils
voyaient. »
Ici encore Courbet a peint cependant non seule-
ment ce qu'il voyait, mais ce qu'il vivait. Il était
grand chasseur et même, comme il le dit dans une de
ses lettres, « braconnier enragé ». Dès l'année 1853,
il avait eu maille à partir avec la gendarmerie, après
avoir battu le pays « par monts et par vaux, dans la
neige jusqu'au ventre » à la poursuite des lièvres
et des loups.
En 1859, à Francfort, il s'était signalé par des
prouesses dont il ne tirait pas moins d'orgueil que
de sa renommée de peintre. Il lui était arrivé le jour
de la Saint-Sylvestre une «aventure superbe)) qu'il
80 = = L'ART DE NOTRE TEMPS
racontait en ces termes à sa sceur Juliette : « J'ai
tué à la chasse, dans les montagnes d'Allemagne,
un cerf énorme, un douze cors... C'est le plus grand
que l'on ait tué en Allemagne depuis vingt-cinq ans.
Il pesait, corps vidé, 274 livres; en saison d'été,
vivant, il aurait pesé plus de 400 livres. Cette aven-
ture a suscité la jalousie de toute l'Allemagne. Le
grand-duc de Darmstadt disait que pour mille florins
il voudrait que cela ne fût pas... /» Il fallut une
intervention de la Société des chasseurs pour lui
faire rendre la dépouille de la béte, dont on s'était
emparé. « C'est une histoire splendide ; toute la ville
a été sur pied pendant un mois. Les journaux s'en
sont mêlés... A la suite de cela, il y a un chasseur
qui a offert un dîner, où l'on a bu 700 verres de
bière de Bavière. »
Castagnary avait parfois raison quand il disait
que la nature peinte par Courbet semble entrevue
de la fenêtre d'une auberge : « Ses sites rappellent
toujours l'idée d'une bonne partie ; on devine
que c'est de la friture qui nage au courant de ses
ruisseaux et, aux alentours, le long de ses taillis,
il se dégage comme un parfum de gibelotte, n C'est
trop dire, mais à défaut de gibelotte on devine tout
au moins u du lapin » dans les taillis que peint
Courbet. Même quand il nous entraîne loin des
(( jardins et bosquets », ses paysages, pleins de
fortes senteurs végétales, ne portent pas aux rêveries
pacifiques et l'on devine ses grands bois prêts à
résonner du fracas d'un coup de fusil.
=?-
COURBET 81
XXXIII. — LE COMBAT DE CERFS
Courbet avait assisté avec enthousiasme à des
combats de cerfs dans les parcs de Hambourg et
de Wiesbaden. Mais c'est à Francfort, après le beau
coup de fusil que nous venons de conter, qu'il
commença sa grande toile. L'artiste avait fait natu-
raliser la dépouille de sa victime, et l'avait installée,
en compagnie d'un second trophée de même nature,
dans un atelier du Muséum, mis à sa disposition
par le directeur de l'Académia, le professeur Jacob
Becker. De l'autre côté du Mein, près d'une auberge
approvisionnée d'excellent jambon et munie d'un
certain vin blanc très honorable, était un petit
bois, qui fournit le décor.
La toile fut achevée en moins d'une semaine. Au
professeur Becker, qui exprimait timidement le
regret de ne pas trouver les feuillages assez minu-
tieusement dessinés, Courbet répondit sans céré-
monie : (( Monsieur Becker, vous êtes certainement
un bon professeur d'anatomie, mais en peinture
vous ne serez jamais qu'un c.I n Et comme il se
trouva de bons traducteurs à Francfort, cette
réponse abrégea les relations entre les deux artistes.
Courbet rentra à Ornans. Il y modifia d'ailleurs
son paysage, ayant trouvé dans le Jura un décor
mieux adapté à la scène.
LE COMBAT DE CERFS, dit auSSi LE RUT DU PRIN-
82 = L'ART DE NOTRE TEMPS
TEMPS, parut au Salon de 1861. Ce fut un nouveau
succès, dont Olivier Merson, notamment, nous a
laissé le témoignage . C'est, dit-il, <( le meilleur des
tableaux exposés par M. Courbet. Chaque détail
est étudié avec une netteté singulière et aussi dans
une pâte abondante et nourrie. Le terrain est solide;
le feuille, les herbes, les ronces sont parfaitement
touchés; à droite frémit une eau claire et fraîche.
Autour des arbres et des branches l'air circule
librement ; on dirait que les feuilles tremblent et
bruissent. Le ton des feuillages, la contexture des
écorces lisses ou raboteuses, l'accentuation des
silhouettes sont variés avec une science véritable.
Les fonds ont une profondeur presque solennelle;
les premiers plans sont mâles et puissants ; même
dans les endroits oii l'on ne croit voir qu'un travail
de fougue, se manifeste le calcul d'un artiste maître
de son pinceau et de sa palette, et tous ces mérites
viennent se condenser heureusement dans la
vigoureuse unité et la puissante harmonie de la
couleur... M. Courbet vient de toucher une corde
excellente. Voudra-t~il s'y tenir...? n
L'État faillit acheter le Combat de Cerfs dès
cette époque ; mais les pourparlers n'aboutirent
pas. La toile reparut à l'exposition d'Anvers en 1861,
à l'exposition privée de 1867 et à la grande vente
de 1881, où elle fut acquise enfin pour 41.900 francs.
Il faut la voir au Louvre par les matinées enso-
leillées. La lumière réveille alors les fonds ordinai-
rement opaques et ranime la splendeur ancienne
du sous-bois.
COURBET
= 83
XXXIV. — LE CHASSEUR D'EAU
Les Salons de 1857 et 1861 suffiraient à repré-
senter Courbet comme peintre de chasses. A cette
dernière exposition, il avait, outre le Combat de
Cerfs, un Cerf a l'Eau, un Renard dans la
Neige, et enfin un Piqueur et son Cheval. Cette
dernière toile, il est vrai, fut jugée ridicule et
(( digne des plus mauvais jours du peintre u.
L'artiste s'efforça bien de la retoucher dans la suite,
mais sous son nouveau titre, le Cheval dérobé,
elle semble être encore un bien mauvais tableau.
Courbet allait cependant bientôt recueillir, avec
une nouvelle composition de la même série, les
applaudissements les plus unanimes qu'il lui ait
été donné de soulever au cours de sa longue
carrière. Au Salon de 1866, sa fameuse Remise des
Chevreuils ne provoqua que des éloges. Tous ceux
qu'avaient effrayés jusque-là la forte personnalité
et le talent un peu brutal du peintre se récrièrent
d'admiration devant cette œuvre aimable jusqu'à
84 — ^ L'ART DE NOTRE TEMPS
rinsignifiance. Les nombreux chevreuils que
Courbet peignit sur ce modèle, u aussi agréables
que ceux de la Remise », dit-il dans une lettre
inédite de la bibliothèque Doucet (13 février 1870),
ont toujours trouvé un public. Un Cerf aux
ÉCOUTES de cette qualité, peint en 1859, a été
donné au Louvre. Quant à LA REMISE, elle fut vendue
15.000 francs par l'artiste, passa par les collections
Lepel-Cointet, Laurent- Richard et Sécrétan et fut
acquise enfin 76.000 francs par une société d'ama-
teurs, qui l'a offerte aussi au Louvre. Tant de
reproductions de toutes natures et de tous formats
l'ont vulgarisée que l'on ne nous en voudra pas de
ne pas la publier ici une fois de plus.
Il faut réserver aussi une mention à l'Hallali du
Cerf, du musée de Besançon qui fit sensation, de
toute autre manière, il est vrai, à l'exposition de
1867 et au Salon de 1869. Chacun s'accorde à
en trouver l'exécution u chimérique » et fort au-
dessus des prétentions.
Dans la dernière période de sa vie, alors que son
énorme corpulence et ses infirmités croissantes
lui rendaient déjà difficiles les grandes marches et
les exercices violents, Courbet ne renonçait pas à
ses sujets favoris. Un des derniers parmi ses beaux
tableaux de chasse, peint en 1873, nous montre,
dans un de ces paysages de neige qu'il avait
tant affectionnés, un Chasseur d'Eau à l'affût des
sarcelles et des canards sauvages (Collection Duretj.
-§-
COURBET ■ — _^^^^,^,^^ Q5
XXXV. — LE RETOUR
DE LA CONFÉRENCE
En grand mystère, au commencement de l'année
1863, Courbet, se trouvant à Saintes, entreprit une
nouvelle composition, vaste comme l'Enterrement
ou l'Atelier. Tout ce qu'il voulait en dire, c'est
qu'elle serait « critique et comique au plus haut
degré ». La toile fut commencée dans une cons-
truction inachevée dépendant du haras impérial.
Mais le Directeur n'eut pas plutôt vu l'ébauche,
qu'il supplia Courbet de l'emporter nuitamment
pour l'achever en un lieu moins officiel.
Le passeur du port Berteau, le père Faure, lui
accorda l'hospitalité au premier étage de sa maison.
Il procura même à son singulier locataire, sur sa
demande, une soutane de curé et un brave petit
âne gris, qui fut hissé non sans peine jusque dans
la chambre de l'artiste. Courbet termina son œuvre
dans un secret relatif, et l'envoya vers le Salon,
radieux à l'avance du «potin n qu'elle allait déchaîner.
Il fut servi à souhait. Le fameux Retour de la
Conférence lui fut retourné incontinent u pour
cause d'outrage à la morale religieuse » avec inter-
diction de l'exposer même au Salon des Refusés.
Puisqu'ils m'y forcent, s'écria Courbet, je vais leur
peindre LE Coucher de la Conférence l
86 — rr-__ L'ART DE NOTRE TEMPS
En attendant, il accrocha la toile dans son atelier
de la rue Hautefeuille, dont il ouvrit les portes
toutes grandes, et ce fut, pendant plusieurs Jours,
un défilé ininterrompu de tous les curieux devant
l'œuvre excommuniée.
Elle s'explique sans longs commentaires. Sur la
route d'Ornans, au retour de la conférence ecclé-
siastique du lundi, les prêtres du doyenné regagnent
leurs cures. Mais il se trouve que le déjeuner a été
terriblement copieux... Voilà la magnifique trouvaille
que Courbet a étalée sur une toile de dix pieds.
A l'indignation provoquée dans les milieux bien
pensants par cette énorme facétie répondirent les
éloges des esprits forts. Une fois de plus, Proudhon
dépensa sans compter des trésors de subtilité en
expliquant la scène : <( inévitable réaction de la
nature sur l'idéal n. Castagnary, après avoir élo-
quemment rappelé toute la carrière du peintre,
déclara que jamais dans sa vie Courbet n'avait eu
un tel bonheur de composition.
Se frottant les mains au milieu du tumulte,
Courbet se jetait à corps perdu dans les discours
les plus séditieux. Champfleury lui dit avec humeur :
« Vous parlez trop et vous ne peignez pas assez ».
— Encore un qui est vendu au Gouvernement I se
dit l'artiste.
Le Retour de la Conférence partit bientôt pour
faire le tour de l'Europe. On le vit notamment à
Gand en 1868 ; mais il a été brûlé depuis. Une
réplique réduite (que nous reproduisons ici) fait
partie de la collection Saint.
COURBET 87
XXXVI. — VÉNUS ET PSYCHÉ
C'est très sérieusement que Courbet parlait de
continuer le cycle de ses grandes compositions
anticléricales. « Si vous le voyez, écrit Champfleury
à Buchon, en novembre 1863, tâchez de le retenir
dans le pays le plus longtemps possible. Il a besoin
de se retremper en pleine nature. Il veut, disait-il
à Sainte-Beuve, exécuter encore un tableau de
curés. A mon sens, il se trompe, et vous savez
que je ne fais pas partie de la Société de Saint-
Vincent-de-Paul... Quoiqu'il en dise, le Retour de la
Conférence est un échec. Que Courbet peigne des
paysages de sa province, des sujets domestiques, là
est son véritable rôle ; mais, grands Dieux J qu'il
se garde du symbolisme et de la satire pour lesquels
son esprit n 'est pas fait I »
L'artiste ne renonça qu'en partie à son projet et
l'on trouverait son Coucher de la Conférence
dans une série de vignettes pour la brochure Les
Curés en goguette , parue à Bruxelles en 1868.
Il ne s'abstint aussi que contre son gré du symbo-
lisme et de la satire dont le détournait avec raison
Champfleury. En janvier 1864, en effet, il avait
entrepris, raconte-t-il , un autre «tableau épique... un
sujet de ma façon î » C'était la Source d'Hippocrène,
88 - L'ART DE NOTRE TEMPS
(( allusion à l'état de la poésie contemporaine,
critique sérieuse d'ailleurs, quoique comique ».
Mais quelqu'un creva la toile par mégarde, au
moment où l'artiste était déjà las de sa nouvelle
plaisanterie, et c'est ainsi que les poètes, au Salon
de 1864, échappèrent au sort qui avait déjà frappé
les curés.
Pour mettre à profit le peu de temps qui lui restait
avant l'exposition, l'artiste, mis sans doute en goût
par la figure de la Source, dans la toile dont nous
venons de parler, revint à un de ses thèmes de
prédilection, le nu féminin. Décidément en veine de
littérature, il baptisa sa toile : Vénus poursuivant
Psyché de sa jalousie. Mais le titre seul est en
contradiction avec la haine de Courbet pour les
sujets de la fable. Ses personnages se présentent
dans un décor du plus pur Second Empire. <( Ce
sont, écrivait-il, deux femmes nues grandes comme
nature, peintes d'une façon que vous n'avez jamais
vue de moi. )> La toile montre en effet une curieuse
évolution du talent de l'artiste. A sa facture franche
et un peu grosse, il a substitué, assez malheureu-
sement, semble-t-il, des recherches de modelé clair
et lisse, de dessin plus mince et plus écrit.
Le tableau ne put être envoyé a temps au Salon,
mais il figura cette même année 1864 à l'exposition
de Bruxelles. 11 fut acheté 18.000 francs par
M. Lepel-Cointet, agent de change. Le perroquet,
dont la présence ne s'explique guère, a disparu dans
la suite de cette toile, dont il existe une réplique.
<=§<^
COURBET ^— 89
XXXV IL — LA FEMME AU PERROQUET
Le perroquet qui a quitté la main de la Vénus
est venu se loger dans une autre toile, plus célèbre
encore, à laquelle il a donné son nom.
Elle fut exposée, en même temps que la Remise
DES Chevreuils, au Salon de 1866. « S'ils ne sont
pas contents, cette année, disait Courbet, ils seront
difficiles f Ils auront deux tableaux propres, comme
Us les aiment. »
« Ils » furent contents. « Ils » furent même u tués »,
à en croire l'artiste, a Ils », c'étaient du moins le
public et les médiocres; c'était aussi le Gouverne-
ment, en la personne de M. de Nieuwerkerque, qui
exprima son approbation en termes tels que Courbet
crut à l'achat de son ceuvre par l'Etat. Mais il était
dit que les bonnes intentions de M. de Nieuwer-
kerque n'amèneraient que des catastrophes. Quel-
ques mois plus tard, en effet, on apprit que le
Directeur achetait pour l'Impératrice le Ruisseau
COUVERT (aujourd'hui au Louvre, sous le nom de
Ruisseau du Puits-Noir) , mais renonçait à la
Femme au Perroquet. On se doute des cris de
Courbet, qui se vanta d'obliger par ses protestations
le Surintendant à démissionner. Comme ce ne sont
pas les artistes qui décident de la vie des Surinten-
dants, Courbet dut se consoler en répétant partout
que le Gouvernement était mortellement frappé et
qu' (( ils n'en avaient plus que pour deux ans ! »
12*
90 L'ART DE NOTRE TEMPS
Au reste, les concessions que représentaient ces
deux œuvres ne firent pas illusion à tous les cri-
tiques, u Loin d'être une généralité fade et froide, —
dit Charles Blanc à propos de la Femme au Per-
roquet — elle a un nom propre, comme qui dirait
Paméla ou Thérésa... (Cependant) sauf la tête qui a
quelque vérité, mais qui est coiffée d'une chevelure
de serpents, comme le serait une Méduse de l'Ins-
titut, le corps de cette femme sonne creux. Il se
dessine, d'ailleurs, s'emmanche et se comporte sans
respect pour les lois les plus respectables de l'ana-
tomie. Le bras droit n'a pas son poignet; la cuisse
droite, sous le linge officieux qui la couvre en partie,
ne s'attache pas oii il faudrait... Est-ce bien la peine
d'être un réaliste et de s'en vanter pour peindre des
chairs soufflées et des effets de lanterne dans un
corps qu'on a la prétention de rendre compact,
palpable et positif? »
Et le brave Bonvin de déclarer plus brièvement
que Courbet s'était mis à faire du « Dubufe J »
Il n'a manqué au peintre qu'un délai de quelques
jours pour faire un chef-d'œuvre, protestait Casta-
gnary. « Mais quelle qualité supérieure d'exécution
et de peinture!... Quelle chair, quel bras, quel torse,
quel ventre î... Quand a-t-on peint comme cela en
France ? n
La Femme au Perroquet a reparu dans l'expo-
sition privée de 1867 et dans l'exposition de Munich
en 1869. Elle appartient aujourd'hui à la collection
Bordet, de Lyon.
^-
COURBET 91
XXXVIII. — JO, FEMME D'IRLANDE
Après l'incident de la Femme au Perroquet,
Courbet était en trop mauvais termes avec le Gou-
vernement pour ne pas garder rancune au Salon
officiel. Il ne s'interditpas complètement d'y exposer,
mais il reprit l'idée de réserver le meilleur de ses
ceuvres pour une exposition privée. Cette fois il
décida de faire les choses plus grandement encore
qu'en 1855.
Un instant l'artiste semble avoir eu le pressenti-
ment des désillusions et des tristesses qui guettaient
la fin de sa carrière. « Je deviens vieux, bien vieux ;
— écrit-il à Bruyas, le 27 avril 1867 — nous vieillis-
sons, malgré le ressort que nous avons dans l'esprit.
de vais me ruiner encore une fois. Si je ne réussis
pas, ce n'est pas gai à mon âge. » Mais bientôt sa
robuste confiance reprit le dessus.
(( Je viens de dépenser 50,000 francs — écrivait-il
au même le 28 mai. Seulement ce coup-ci est
triomphal, j'ai fait construire une cathédrale dans
le plus bel endroit qui soit en Europe, au pont de
l'Aima, au bord de la Seine et en plein Paris, et je
stupéfie le monde entier... Je triomphe non seule-
ment sur les modernes, mais encore sur les anciens,
la question est en équilibre... J'ai consterné le
monde des arts 1 n
Le catalogue comprend environ 120 numéros.
02 L'ART DE NOTRE TEMPS
parmi lesquels figurent, à l'exception de cinq ou
six œuvres, toutes les toiles importantes du peintre.
Encore, disait-il dans une note, est-ce une faible
partie de l'œuvre complète, qui comprendrait plus
de 1.000 tableaux.
Parmi les plus récents, citons ce beau portrait
de femme, dont l'opulente chevelure rousse rap-
pelle celle de la Femme au Perroquet ; elle était
baptisée, en 1867, J6 , femme d'Irlande, et on
l'appelle aussi quelquefois la Belle Irlandaise et
même la Belle Hollandaise. C'était une amie
du peintre Whistler que nous trouvons en relations
avec notre artiste dès 1864 aux bains de Trouville.
« J'ai reçu plus de deux mille dames dans mon
atelier — écrivait alors Courbet à son père. Toutes
désirent faire faire leur portrait après avoir vu
celui de la princesse Karoly et de M"^ Aube...
Indépendamment de ces portraits de femmes, j'en
ai fait deux d'hommes et des paysages de mer ;
en un mot, j'ai fait 35 toiles, ce qui a étourdi tout
le monde... J'ai pris 80 bains de mer. Il y a six
jours (on était en novembre) j'en prenais encore
avec le peintre Whistler, qui est ici avec moi : c'est
un Anglais qui est mon élève. »
La Belle Irlandaise est datée de 1866. Elle
reparut à l'exposition de Besançon de 1868 et fut
vendue à cette date à M. Emile Durier. Estignard la
signale en 1897 dans la collection de M'"^ Trouillebert.
Une réplique de cette toile (reproduite ici) est
aujourd'hui à New -York après avoir passé chez
M. Durand-Ruel.
COURBET 93
XXXIX. —LA SIESTE
L'exposition de 1867 fut l'occasion pour Castagnary
d'un important et curieux article sur la carrière de
Courbet :
« Par quelle méprise funeste, cet art qui reprenait
la tradition de notre primitive école de peinture en
y ajoutant l'appoint d'un métier perfectionné
pendant trois siècles.... est-il tombé il y a quinze
ans sous l'exécration universelle, alors que dans les
mains d'un jeune homme entreprenant et hardi,
merveilleusement pourvu de dons naturels, il s'an-
nonçait avec tant de puissance, de justesse et de
verdeur?...
« Eh bien, disons-le... la peinture de Courbet a
été enveloppée dans la réaction de 1850, et elle est
tombée sous les mêmes coups que la République
de février....
(( Que signifiait cette audace? D'oii sortaient ces
paysans, ces casseurs de pierre, ces affamés et ces
déguenillés qu'on voyait pour la première fois
prendre silencieusement place entre les divinités
mythologiques de l'Académie et les gentilshommes
empanachés du romantisme ? N'était-ce pas déjà
la sinistre avant-garde de ces hordes de Jacques
que l'anxiété publique... se représentait... montant
à l'assaut des élections de 1852...
« Jamais homme ayant tenu un pinceau ne vit
94 -^ L'ART DE NOTRE TEMPS
passer tant d'outrages. J'ai dit que pour exposer son
œuvre entière il faudrait à Courbet une salle aussi
longue que la galerie du Luxembourg; il tapisserait
la galerie du Louvre avec les injures que son œuvre
lui a attirées...
<( A l'heure qu'il est, après dix ans écoulés, l'évo-
lution est accomplie. Les fausses susceptibilités,
les fausses délicatesses, les fausses rancunes sont
tombées... Quiconque est pour la liberté en politique,
pour l'observation en philosophie, pour la simplicité
en littérature, est, en art, pour Courbet. »
Il semble que le triomphe n'ait pas été aussi grand
que veut bien le dire Castagnary. Devant les œuvres
anciennes de l'artiste, les sarcasmes et les indigna-
tions du début se sont bien calmés, mais pour faire
place à quelque indifférence. Paul Mantz raconte
qu'il se trouva souvent seul dans la cathédrale du
Pont de l'Aima et que le caissier n'était pas sans
mélancolie.
Les œuvres récentes ne firent guère sensation.
Nous avons dit ailleurs que l'Hallali du Cerf, du
musée de Besançon, fut assez mal accueilli. Une
autre composition, alors inédite et qui reparut plus
tard au Salon de 1869, ne plut guère qu'à Charles
Blanc : c'est LA SIESTE RENDANT LA Saison des
PoiNS, œuvre sévère et grave, adinirablement
conçue, plus faible dans l'exécution, par endroits
lourde et par endroits insuffisante. Acquise par la
Ville de Paris, elle tient aujourd'hui une place
honorable au Petit-Palais, dans la salle enrichie
par les dons de M"^ Juliette Courbet.
^^
COURBET
95
XL. — LA VAGUE AUX TROIS BARQUES
Au moment où le peintre semblait avoir pris
définitivement le parti de conquérir l'opinion par
des sujets tapageurs ou par des concessions de
technique, son talent se réveilla soudain pour
donner une série de paysages de mer d'une magni-
fique puissance et d'une saine simplicité.
Les trois exemples que nous reproduisons ici
appartiennent à cette période et rappellent le séjour
de l'artiste à Etretat, en 1869, mais il faudrait
remonter beaucoup plus haut si l'on voulait men-
tionner les premières marines de Courbet.
C'est dans ses courses autour de Montpellier, en
1854, a Palavas, à Maguelonne, en Camargue, qu'il
se révéla peintre passionné de la mer. Dans son
atelier, Zacharie Astruc, en 1859, découvrit avec
émotion les études rapportées de ce voyage : « elles
expriment toutes les heures de la journée, toutes
les singulières transformations de la mer, ce ciel
liquide, tempétueux, profond, infini comme l'autre.
Effets de soleil, de brume, coup de vent, grises
pâleurs du matin, sérénités lumineuses du plein
96 L'ART DE NOTRE TEMPS
midi, mystère tranquille et voilé du soir. Ici,
quelques barques fuyant comme des oiseaux à
travers la trame claire de l'eau ;... ici, le phare
battu des vagues, un bateau trébuche sur la grève;
là, une bande de chevaux blancs, sauvages. . .
confondus presque avec la teinte pâle des vagues
dont ils écoutent la mourante plainte, et qu'on voit
s'agiter et courir avec une douce mollesse; ailleurs,
la morne et solitaire étendue sans accident,
effrayante de mâle grandeur, menaçante, — c'est
la mer violette traçant une ligne vigoureuse d'ho-
rizon sur le ciel bleu... Enfin tous les poèmes de
la mer réunis et exprimés dans un ton si simple, si
délicat, si grand, si hardi et si juste ».
Un peu plus tard, en 1859, Courbet, accompagné
de Schanne, partit au Havre à la découverte de la
Manche. Il y fit la connaissance de Boudin, qui le
conduisit à Honfleur, et qui le mit en relations avec
Claude Monet. De cette nouvelle campagne datent
LES Falaises de Honfleur, le Coucher de Soleil
SUR LA Manche et l'Embouchure de la Seine.
Dès lors Courbet saisit toutes les occasions de
passer la belle saison avec ses amis sur les côtes de
Normandie. Nous le retrouvons en 1864, 1865 et 1866
à Trouville, d'où il écrit à Bruyas : je viens de
peindre « 25 paysages de mer dans le genre du vôtre
et de ceux que j'ai faits aux Cabanes, 25 ciels
d'automne, tous plus extraordinaires et libres l'un
que l'autre ; c'est amusant ».
La plupart des marines de l'exposition de 1867
datent de cette période.
COURBET
97
XLI. — FALAISE D'ÉTRETAT
Pendant l'exposition de 1867, Courbet quitta
encore Paris pendant quelques jours, pour aller
prendre quelques bains à Saint-Aubin-sur-Mer, dans
le Calvados, et pour ajouter encore quelques études
à ses paysages de la Manche.
Mais les œuvres maîtresses de cette série de
marines datent du séjour que fit l'artiste à Étretat,
en 1869, en compagnie de Diaz et de son fils. La
station, lancée par Isabey et par Alphonse Karr,
n'était pas encore trop envahie, et l'artiste pouvait
tout à son aise se livrer à ses prouesses nautiques
(les marins l'avaient surnommé le phoque) .
Quelque chose de cette vie violente et saine a passé
dans les nombreuses études peintes à ce moment.
Deux d'entre elles sont célèbres : la Vague du
Louvre et la Falaise d'Étretat, exposées toutes
deux au Salon de 1870.
« Sans être à l'unisson de ses admirateurs enthou-
siastes — écrivait Paul de Saint-Victor — j'apprécie,
comme il convient, les deux marines de M. Courbet.
11 y a sans doute quelque exagération, on pourrait
même dire quelque charge, dans le luxe minéralo-
gique dont il a recouvert les rochers de sa Falaise
D'ÉTRETAT. Toute la gammiO des gemmes y flamboie,
depuis le diamant jusqu'à la malachite. Mais l'aspect
a de la grandeur, l'exécution est franche et solide;
le ciel reluit de ce frais éclat qu'il montre après les
i3
98 = L'ART DE NOTRE TEMPS
orages. Il ne manque à ce beau morceau, pour être
complet, que la perspective, celle des lignes aussi
bien que celle des couleurs... »
Ce reproche a été adressé à tous les peintres de
plein air par les critiques habitués aux perspectives
savantes et un peu conventionnelles des paysages
d'atelier. Castagnary nous semble avoir été mieux
inspiré en louant sans réserves cette belle page :
« Au premier rang de nos plus belles ceuvres —
écrivait-il — dans la région élevée du grand art où
l'accord est parfait entre l'idée et l'exécution, il faut
placer les deux marines de Gustave Courbet. Je crois
que, cette année, les dernières rancunes s'avoueront
vaincues et qu'il y aura unanimité en faveur du
grand peintre. La Falaise d'Étretat, avec sa com-
position si simple, son aspect si puissant et si vrai,
ses rochers gris dont le sommet se tapisse du velours
des graminées, son ciel léger et frais que vient de
laver l'orage, ses flots apaisés qui se déroulent
jusqu'au plus profond horizon, les anfractuosités où
l'eau se teinte d'une ombre légère, l'air libre et
joyeux qui circule dans la toile et en enveloppe les
détails, par-dessus tout, cette vérité de rendu qui
fait disparaître l'ceuvre d'art pour ne plus laisser
voir que la nature, tout cela frappe, étonne, émeut,
transporte d'admiration, suivant le degré de sensi-
bilité dont a été doté le spectateur ».
Il existe deux exemplaires légèrement différents
de la Falaise d'Étretat. L'un d'eux a été acquis
8.000 francs par Brame en 1870. L'autre a été vendu
13.000 francs en 1872.
COURBET gg
XLII. — LA VAGUE
La toile qui est devenue populaire sous ce nom
était désignée, au livret du Salon de 1870, sous le
titre : La Mer ORAGEUSE. Beaucoup la préférèrent
à la Falaise d'Étretat, peinte et exposée aux
mêmes dates.
« L'effet de la Mer orageuse , écrivait Casta-
gnary, me saisit davantage. Ce n'est plus une
description partielle et toute locale comme la falaise
de tout à l'heure; c'est le drame éternel qui se
joue en tous pays, sur toutes les côtes, quand le
vent des tempêtes se met à souffler, que le ciel se
charge de nuées, que les flots se gonflent et se
couronnent d'écume, que les navires gagnant le
large fuient comme des oiseaux éperdus. Courbet a
eu la bonne fortune , l'été passé, à Étretat , de
posséder ce spectacle sous sa fenêtre et de pouvoir
le traduire directement sur place, conditions tou-
jours difficiles à rencontrer. C'est ce qui donne à
son œuvre cette justesse , cette précision , cette
énergie sobre qui la caractérisent... Ciel et mer,
tout est modelé avec le même soin et peint de
cette pâte souple, élégante, harmonieuse, qui fait
100 -^ L'ART DE NOTRE TEMPS
de Courbet un si grand et un si fin coloriste à la
fois. En écrivant ces mots, le souvenir des marines
d'Eugène Delacroix me revient à l'esprit. Je vou-
drais, pour la curiosité de mes yeux, pouvoir placer
à côté de la Mer orageuse quelqu'une de ces
belles toiles que je revois en imagination et qui
s'appellent le Naufrage de Don Juan ou Jésus
DANS LA TEMPÊTE; cette dernière surtout... Qui
l'emporterait à l'examen? Je ne sais; mais, à cette
distance, avec les seuls souvenirs restés dans ma
mémoire, il me semble (je demande pardon de ce
blasphème aux derniers romantiques) que le maître
d'Ornans ne serait pas vaincu. »
Moins bienveillant fut Paul de Saint-Victor, qui
ne vit ni l'arabesque grandiose, ni la puissante
harmonie colorée, ni le ciel splendide et nota seu-
lement ce reproche, d'ailleurs justifié en lui-même :
(( J'aime beaucoup moins la Mer orageuse, dont
l'artiste a rendu sans doute le fracas puissant et
sonore, mais qui semble, au lieu de vagues, rouler
les rocs de ses rives et les galets de ses plages.
Vous chercheriez vainement une goutte d'eau dans
cet océan pétrifié. Si l'on en détachait un morceau
au hasard, il n'est personne qui ne prît ce coin de
marine pour un pan de mur ».
La Vague a atteint 17.000 francs en 1872 à la
vente Courbet et l'État l'a acquise de M. Haro
pour 20.000 francs en 1878. Il en existe une
variante, où les barques du premier plan sont
remplacées par un rocher.
<=§<=>
COURBET
101
XLIIL — JULES VALLÈS
Les belles œuvres que nous venons de men-
tionner auraient dû persuader enfin à Courbet
qu'il lui suffisait, pour atteindre la gloire, de ne
pas courir sans cesse après la célébrité. Malheu-
reusement, les circonstances allaient lui fournir
des occasions plus dangereuses que jamais de
remonter en scène.
Avec ses amis Castagnary et Carjat, il vivait
alors dans l'atmosphère surchauffée du café de
Madrid. Auprès de Gambetta, Floquet, SpuUer, il
coudoyait tous les jours de futurs chefs de la
Commune : Delescluze, Paschal Crousset, Raoul
Rigault et aussi Jules Vallès, le généreux écri-
vain, le futur rédacteur du Cri du Peuple,
dont il a peint un beau portrait (collection Peytel).
Courbet réalisait sans effort le difficile problème
de se trouver parmi les plus exaltés. « Entre deux
pipes, au café, disait Hetzel à M'"^ Adam, on pouvait
le monter à tous les diapasons ».
On le vit bien quand le Gouvernement fut con-
traint par le succès de LA Vague de réaliser enfin
un des désirs les plus chers de Courbet en lui
102 — L'ART DE NOTRE TEMPS
donnant la Croix. Chapitré par ses camarades, le
peintre s'aperçut soudain qu'il serait deshonoré en
acceptant de l'ennemi cette distinction et il y répon-
dit par un refus éclatant. Son geste fut récompensé
aussitôt par un véritable triomphe. « Jamais —
écrivit-il — personne n'a eu un succès comme celui
que j'ai eu cette année; avec mes marines, mon
année est splendide de toutes façons. »
C'est, hélas, la dernière année splendide de
Courbet. Du parti de l'opposition, où ses mala-
dresses étaient sans grande portée, la chute de
l'Empire le tira tout à coup pour lui donner un
semblant de pouvoir. Nommé président de la
Commission des Artistes, en septembre 1870, il
se serait acquitté pour le mieux de ses fonctions,
s'il n'avait eu la fâcheuse idée de prendre à son
compte la haine des républicains pour la colonne
Vendôme, symbole détesté de la Guerre et de
l'Empire. « Déboulonner la Colonne » était alors
une menace assez banale. L'idée lui parut si magni-
fique qu'il rédigea, pour l'appuyer, une pétition au
Gouvernement de la Défense Nationale. Le projet
fit son chemin, si bien que la Commune décréta,
le 12 avril 1871, la suppression du monument.
Courbet, élu quelques jours plus tard conseiller
communal et délégué aux beaux-arts, n'eut rien de
plus pressé que de réclamer à la Commune
l'exécution du décret rendu par elle. Le 16 mai,
aux acclamations de la foule, la Colonne, sciée à
la base, vint s'abattre sur une couche de fumier.
^
XLiii. — Jules Vallès
COLLECTION PARTICULIÈRE
PMOT. BUtLOi
COURBET
103
XLIV. — FAISANS ET POMMES
Que le rôle de Courbet, dans la destruction de la
Colonne, paraisse criminel ou simplement stupide,
on n'oubliera pas en tout cas qu'il en fut la seule
victime. Comme il avait été, de tous les respon-
sables, le plus bruyant et le plus maladroit, on rejeta
sur lui toute la faute. Arrêté le 7 juin, quelques
jours après la chute de la Commune, il fut traduit
en conseil de guerre le 14 août. Son attitude fut
assez piètre. Le malheureux avait perdu toute éner-
gie. Cassé, blanchi, souffrant d'une infirmité qui
devait nécessiter bientôt une douloureuse opération,
il écouta, sans protester, tous les témoins à décharge
qui s'accordaient à le représenter comme un grand
enfant inoffensif et irresponsable. Loin de désarmer
la haine, cet abattement provoqua dans le public les
injures et les sarcasmes les plus lâches. Les gen-
darmes avaient peine à protéger leur prisonnier
contre la foule, et une jeune femme cracha sur sa
barbe grise. Malgré une courageuse déposition de
Paschal Crousset, qui revendiquait pour lui-même
la responsabilité de l'acte reproché à Courbet, mal-
gré une habile plaidoirie de Lachaud et un réqui-
sitoire modéré du commissaire du Gouvernement,
le peintre fut déclaré coupable et condamné — en
104 . -- L'ARl DE NOTRE TEMPS
attendant pis — à 6 mois de prison et 500 francs
d'amende.
« Ils m'ont tué — dit Courbet à un ami; — ils
m'ont tué ces gens-là, je le sens, je ne ferai plus
rien de bon 1 »
Il devait pourtant bientôt se remettre au travail.
A Sainte-Pélagie, où on l'enferma le 22 septembre
1871, ses amis et ses parents multipliaient les
marques de sympathie pour lui faire oublier l'ou-
ragan de haine déchaîné contre lui. Un jour que
sa sœur Zoé lui avait apporté un beau bouquet de
houx, tout chargé de ses fruits rouges, il sentit
renaître le besoin de peindre et il obtint, à force
d'insistance, l'autorisation de faire venir ses cou-
leurs et ses pinceaux.
C'est dans ces circonstances qu'il commença une
admirable série de natures mortes, pommes, poires,
oranges, chasselas, grenades, chrysanthèmes, dah-
lias, d'une franchise et d'une vigueur magistrales.
Bientôt après, il transportait son chevalet dans la
maison du docteur Duval, à Neuilly. Après que
Nélaton eut soulagé son mal par une heureuse
opération, après même que l'artiste eut reçu, le
2 mars 1872, avis de sa libération, il continua dans
cet asile à demander l'oubli à un travail ininter-
rompu. C'est de cette période que datent, entre tant
d'autres toiles, les belles Pommes rouges de la
collection H. Rouart, ou les Pommes et Faisans,
reproduits ci -contre, que conserve pieusement
M"^ Juliette Courbet.
^
COURBET
105
XLV. — LA FEMME DE MUNICH
Malgré l'hostilité générale, qui lui interdisait
encore les sorties dans Paris, Courbet tenta, au
printemps de l'année 1872 de présenter quelques
œuvres au public. Il fallait vivre d'ailleurs, et la
situation de l'artiste était fort précaire. Son atelier
d'Ornans avait été saccagé par les Prussiens. On
lui avait volé des toiles rue Hautefeuille et rue du
Vieux-Colombier. En même temps on avait profité
de sa captivité pour dérober deux caisses de tableaux
mises en dépôt dans une cave du passage du Sau-
mon: «perte de 150,000 francs, au moins n.
Courbet présenta donc au Salon une de ses récentes
natures mortes et aussi une étude de nu, célèbre
sous le nom de la Femme de Munich.
Elle avait été peinte dans cette ville en 1869. au
cours d'un de ces voyages triomphaux que Courbet
fit souvent aux Pays-Bas et en Allemagne. Les
artistes munichois lui avaient vu exécuter avec sa
virtuosité habituelle des copies de Franz Hais et
de Rembrandt et un magnifique sous-bois. «Procu-
rez-moi un modèle vivant et vous en verrez bien
d'autres », dit un jour Courbet au baron Remberg,
qui parlait de sa peinture avec Kaulbach, Piloty et
autres confrères. Kaulbach appela sans tarder sa
bonne, habituée à ce genre de services, et la séance
commença aussitôt. L'étude fut enlevée, de verve,
en quelques heures.
106 - L'ART DE NOTRE TEMPS
Quand le jury de 1872 arriva devant la Femme
DE Munich, Meissonier s'écria : u Nous n'avons
pas à regarder cela. Il n'est pas question d'art mais
de dignité : Courbet ne peut figurer dans nos expo-
sitions. Il faut que désormais il soit mort pour
nous. ))
Malgré les protestations de Fromentin, de Robert-
Fleury, de Fuvis de Chavannes (qui s'honora en
démissionnant à ce propos et qui vit aussitôt un de
ses propres tableaux refusé par ses confrères), le
jury adopta la thèse de Meissonier, aux grands
applaudissements de la presse. La voix des artistes
restés sympathiques à Courbet, comme Daubigny,
Corot, Daumier, Monet, Boudin, ne put se faire
entendre dans ce concert de lâches rancunes.
Une fois de plus le peintre fut réduit à recourir
aux expositions privées. Les fruits furent admirés
chez Durand-Ruel, et LA Femme de Munich, exposée
dans la galerie Ottoz, rue Notre-Dame de Lorette,
fut saluée en ces termes par Castagnary : « Nous
engageons les amis de la bonne peinture à visiter
LA Femme couchée dans la boutique où elle a trouvé
asile contre les susceptibilités du peintre du cheval
de l'Empereur. Ils y prendront un plaisir extrême...
et ils pourront se convaincre une fois de plus que,
sous le pinceau des vrais artistes, l'art français
s'élève à la hauteur du grand art de toutes les
époques ».
Le tableau, qui avait été acquis pour 4.000 francs
par Delacroix, de Roubaix, en 1870, a passé depuis
dans la collection du prince de Wagram.
-s-
COURBET
107
XLVL — MAISONS AU BORD DE L'EAU
Quelques ventes heureuses, quelques sorties sans
incidents dans Paris encouragèrent Courbet à aban-
donner son asile de Neuilly pour aller chercher
dans son pays natal le réconfort qu'il y avait si
souvent trouvé.
Mais là aussi, les esprits étaient fort montés contre
lui. A Besançon , au Cercle des Canotiers, un épi-
cier brisa son verre pour ne pas boire avec un
communard. A Ornans, où il arriva le 26 mai 1872.
les fêtes que lui firent ses amis ne suffisaient pas
à effacer l'hostilité du conseil municipal, qui avait
fait enlever de la fontaine des Iles-Basses la statue
du PÉCHEUR DE Chavots, modelée autrefois par
l'artiste, en 1862, et offerte par lui à ses compa-
triotes. Le deuil attristait la maison familiale, car
la mère de Courbet était morte de chagrin pendant
la détention de son enfant. Malgré de longues pro-
menades au milieu des sites préférés de sa jeunesse,
Courbet avait peine à retrouver la santé physique
108 = L'ART DE NOTRE TEMPS
et morale. Il écrivait à sa sceur Zoé, le 16 janvier
1873 : (( J'ai été malade plus ou moins pendant tout
l'hiver, de rhumatisme et d'un grossissement du
foie... J'avais beaucoup de peinture commandée que
je n'ai pu faire; du reste, j'étais tellement écceuré
de tout ce qui se passe que je restais au lit jusqu'à
midi )>.
L'Exposition de Vienne, qui se préparait alors,
semblait devoir lui fournir l'occasion de reprendre
sa place parmi les peintres. Sur le conseil de Casta-
gnary, qui ne cessait de se dépenser courageusement
en faveur de l'artiste, il fit pressentir les membres
du jury. Mais le haineux Meissonier veillait encore
et Courbet se vit refuser l'accès de l'Exposition.
Il se remit cependant au travail avec un nouveau
courage. Jamais sa production ne fut plus intense
qu'en ce printemps de 1873. Il est vrai que trois de
ses élèves, Marcel Ordinaire, le Tessinois Cherubino
Pata et un certain Cornu vinrent lui prêter concours
avec un zèle parfois excessif. Mais la main du
maître se retrouve encore dans quelques belles
toiles, comme dans la Maison au bord de l'eau,
que nous croyons devoir attribuer à cette période.
On y voit apparaître des recherches nouvelles dont
on remarquera certainement l'intérêt. A sa manière
jusque-là un peu compacte, il substitue un faire
papillotant, qui fait circuler dans les feuillages l'air
et la lumière et annonce les paysages de l'école
impressionniste.
COURBET 709
XLVIL — LES GRANDS CHATAIGNIERS
Il semble incroyable aujourd'hui que l'expiation
du malheureux Courbet n'ait pas alors été jugée
suffisante. Ses ennemis se préparaient pourtant à
le frapper avec un nouvel acharnement.
En mai 1873, sous la présidence Mac-Mahon et
sous le ministère de Broglie, la Chambre vota la
reconstruction de la Colonne Vendôme et accepta
un amendement des bonapartistes qui mettait en
fait l'opération à la charge de Courbet. Des saisies
furent aussitôt pratiquées, au nom de l'Etat, sur
les propriétés du peintre à Ornans et à Paris, sur
ses valeurs déposées dans les banques, sur les
tableaux confiés à M. Durand-Ruel et à d'autres
amis. Les compagnies de chemins de fer eurent
l'ordre de ne rien expédier pour le compte de
Courbet. La somme à verser s'annonçait si énorme
que l'artiste n'avait d'autre perspective que la prison
pour dettes. Il ne lui restait qu'à quitter la France,
en fugitif, pour chercher asile dans un pays plus
hospitalier.
Le 23 juillet, il parvint à gagner Neuchâtel. Après
avoir erré quelques jours â l'aventure, il trouva
enfin une retraite définitive aux portes de Vevey.
dans le bourg de La Tour du Peilz.
110 L'ART DE NOTRE TEMPS
Sa cordialité eut raison de la méfiance des habi-
tants, qui lui offrirent bientôt l'hospitalité la plus
sympathique. Après s'être logé chez le pasteur, puis
au Café du Centre, le peintre acquit enfin au
bord du lac de Genève une maisonnette, ancienne
auberge de pécheurs, qui conservait encore son
enseigne symbolique : Bon Port.
C'est de là qu'il suivit les pénibles procès qui
consommaient sa ruine. On eut beau démontrer
jusqu'à l'évidence que, son rôle ayant été des plus
accessoires dans la destruction de la Colonne, il
était odieux de vouloir s'en venger sur lui seul,
le tribunal civil de la Seine le déclara civilement
responsable, le 26 juin 1874, et valida la plupart
des saisies déjà opérées. Après d'interminables
études du Ministère des travaux publics, la
V'^ Chambre du tribunal civil fixa enfin, le
24 mai 1877, au chiffre fabuleux de 323.091 fr. 68 c.
la créance de l'Etat, payable par annuités de
10.000 francs.
Malgré ses angoisses et son indignation, Courbet
avait repris ses pinceaux. Il mettait tout ce qui
lui restait d'énergie et d'amour de son métier
dans une dernière série de paysages. Les recherches
de soleil et d'atmosphère qu'il avait entreprises
dans son dernier séjour à Ornans se poursuivent
dans ces toiles, dont les Grands Châtaigniers
DU Parc des Crêtes semblent une des plus lumi-
neuses et des plus belles (collection de M"^ Juliette
Courbet).
COURBET =^.
111
XLVIII. — LE CHATEAU DE CHILLON
De nombreux paysages datent de la même époque,
études d'arbres, vues de la Cascade d'Hauteville,
du Lac Léman, de la Dent de Jaman et de la
Dent du Midi. L'artiste se prit d'une particulière
affection pour le Château de Chillon, dont il
aimait dresser les plans robustes au-dessus de l'eau
transparente. L'exemplaire reproduit ici a passé par
l'ancienne collection Gérard, mais on en trouverait
des variantes chez M^"-' Castagnary, M'"^ Descombat,
M. Cusenier, ou à l'Hôtel de Ville d'Ornans.
Il reprit aussi l'ébauchoir. qu'il avait manié quel-
quefois, et modela un buste de la République
Helvétique, de forme discutable mais d'un beau
mouvement. Sur le socle se lit l'inscription : «. Hel-
vetia. Hommage à l'Hospitalité. Tour de Peilz.
Mai 1875». En acceptant cette œuvre au nom de
ses compatriotes, le syndic exprima sa reconnais-
sance avec une touchante dignité : « Nous apprécions
— dit-il — le sentiment, pour nous doux et agréable,
qui a dicté votre démarche, à savoir que sur les
112 -- = L'ART DE NOTRE TEMPS
rives du Léman vous avez joui de la paix... Vous
avez vécu tranquille sous le drapeau de la liberté
qui vous a inspiré. Merci donc pour ce témoignage
de votre affection pour nous... Nous conserverons
avec soin ce monument, qui dira à la postérité : Un
illustre exilé a trouvé ici le repos ».
Entre autres répliques de l'Helvetia, on connaît
celle qui précède l'entrée de la terrasse de Meudon.
En juin 1877, l'artiste put un moment espérer qu'il
reprendrait bientôt sa place parmi ses confrères. Il
avait envoyé à Paris la notice des tableaux qu'il
désirait voir figurer à l'Exposition Universelle l'an-
née suivante, et, cette fois, il avait eu enfin raison
de ses adversaires. « Monsieur — avait dit Henner
à l'un d'eux — parmi les hommes qui sont des
peintres, il n'y a et il ne peut y avoir qu'une opinion.
Si dix seulement devaient figurer à l'Exposition,
M. Courbet serait l'un des dix f n
Mais cette réparation arrivait trop tard. Au cours
de ces années d'épreuves, la santé de l'artiste s'était
altérée de plus en plus, u J'ai le cerveau tellement
fatigué, écrivait-il à cette époque, que pour répondre
à une lettre c'est un effort énorme. » L'hydropisie,
dont il souffrait depuis longtemps, fit tout à coup
de terribles progrès. Au milieu de ses tortures phy-
siques, il apprit qu'une vente judiciaire de ses
tableaux, faite dans des conditions déplorables, à
la fin de novembre 1877, avait produit les résultats
les plus insignifiants. Ce fut une des dernières nou-
velles que le peintre reçut de France.
<=§<=
TABLE
Gustave Courbet. Introduction par Léonce BÉNÉDITE.. .. 5
Bibliographie sommaire Çà
Courbet au chien noir 17
Le Guitarrero 19
Le Hamac 21
L'Homme à la pipe 23
L'Homme a. la ceinture de cuir 25
L'après-dîner à Ornans ^X
Les Paysans de Flagey 29
L'Apôtre Jean Journet 31
Les Casseurs de pierres ^3)
L'Enterrement à Ornans ^5\
L'Enterrement (les porteurs) i3^
L'Enterrement (les femmes) l5sl
Les Demoiselles de village 41
Environs d'Ornans 43
Les Baigneuses £^
Les Lutteurs 47
La Fileuse endormie 49
Baudelaire 51
Champfleury 53
Proudhon et sa famille 55
Alfred Bruyas 57
La Rencontre 59
114 — — TABLE DES MATIÈRES
Les Cribleuses de blé 61
Le Château d'Ornans 63
L'Atelier 65
L'Atelier (fragment) 67
Courbet au col rayé
Baigneuse (étude)
M"" Marie Crocq 73
Les Demoiselles du bord de la Seine 75
Chiens et Lièvre 77
Chasseurs en forêt 79
Le Combat de Cerfs 81
Le Chasseur d'eau 83
Le Retour de la Conférence. 85
Vénus et Psyché 87
La Femme au Perroquet 89
Jô, femme d'Irlande 91
La Sieste 93
La Vague aux trois Barques 95
La Falaise d'Etretat 97
La Vague 99
Jules Vallès 101
Faisans et Pommes 103
La Dame de Munich 105
Maisons au bord de l'eau 107
Les Grands Châtaigniers 109
Le Château de Chillon 111
«=?'
ABONNEMENT
(< 1 *
TArt de Notre Temps"
[ô] [ô] [ôl
LA SÉRIE COMPLÈTE DES 10 ALBUMS
ANNONCÉS PLUS .HAUT
France : 30 fr. Etranger : 35 fr.
[2][ô][ô][ô][2][ô](ô][ô][ô1(ô][ô][2][ô][g][ô][ô][ô](ô][ô]
Par faveur
exceptionnelle
Tous les acheteurs du présent album pourront
souscrire aux autres volumes parus ou à paraître
====' dans la première série : ='
AU PRIX DE 26 FR. 50
C'EST-A-DIRE AU PRIX DE 30 FRANCS DIMINUÉ
DE 3 FR. 50, VALEUR DU PRÉSENT ALBUM
PHOTOGRAPHIES D'ŒUVRES D'ART
OBTENUES PAR
LES PROCÉDÉS E. DRUET
108, RUE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ. PARIS (VIIF)
TÉLÉPHONE 523-12
PEINTURES ET SCULPTURES
DES MAITRES MODERNES ET CONTEMPORAINS
Ccirrière, Cézanne, Courbet, Degas, Delacroix, Maurice
Denis, Gauguin, Van Gogh, Ingres, Manet, Cl. Monet,
Pissarro, Renoir, F.-X. Roussel, Sisley, De Toulouse-
Lautrec, Vuillard, Bugatti, Dalou, Dejean, Desbois,
t I Hoetger, Maillol, Rodin, etc., etc. i i
REPRODUCTIONS DES ŒUVRES PRINCIPALES DE
Boucher, Chardin, Van Dyck, Fragonard, Poussin, Rembrandt,
Rubens, Watteau, Primitifs Français et Italiens, etc., etc.
Catalogue : Peinture et Sculpture anciennes : 1 franc.
Catalogue : Peinture et Sculpture modernes : 2 francs.
Remboursables à la première commande de 50 francs
EXTRAIT DU CATALOGUE GÉNÉRAL DES
MAITRES DE LA PEINTURE MODERNE
PHOTOGRAPHIÉS ET PUBLIÉS PAR
J.-E. BULLOZ
1= ÉDITEUR. 21, RUE BONAPARTE. PARIS ■=
COURBET (GUSTAVE)
La Vague Musée du Louvre.
La Sieste Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Proudhon et ses Enfants .. — — —
Courbet au Chien — — —
Les Demoiselles des bords de
la Seine — — —
Portrait de M^e Juliette
Courbet — — —
L' Après-Dîner a Ornans Musée de Lille.
L'Hallali du Cerf Musée de Besançon.
Portrait du Peintre à l'âge de trente ans .. .. —
Les Amants heureux Musée de Lyon.
La Pileuse endormie Musée de Montpellier.
La Rencontre : Bonjour CMl. Courbet — —
Les Baigneuses — —
Solitude : Bords de la Loue — —
Portrait du Peintre, profil — —
Portrait du Peintre (l'Homme à la Pipe).. .. — —
Portrait de JliC. Bruyas — —
Portrait de Baudelaire — —
Portrait de Femme — —
Portrait de Jules Vallès Coll. particulière, Paris.
LA RENAISSANCE DU LIVRE
placée sous le patronage des sommités intellectuelles de l'époque qui se sont
plu à louer son goût très sûr dans la présentation matérielle et son soin
■ I scrupuleux dans l'établissement des textes, édite aussi ■ ■
Les Chefs-d'Œuvre de la Littérature Française
AU PRIX
DE
en 100 volumes Je luxe
108 fr. AU COMPTANT c
120 fr. PAR PAIEMENTS
ECHELONNES
avec, pour tous, en prime gratuite
UNE BIBLIOTHÈQUE EN CHÊNE DE STYLE LOUIS XV
LES MILLE NOUVELLES NOUVELLES
Chaque mois un volume ; dans chaque volume un hors-texte gravé en cuvette
et 10 nouvelles de 10 auteurs de 10 pays différents, précédées chacune d'une
■ J notice bio-bibliographique sur l'auteur "■
L'ABONNEMENT ANNUEL : 10 FRANCS
La souscription à la collection complète : 80 francs
' ll=— Il \C=H Jl 1E^= =1
IN . EXTENSO
Collection absolument unique où paraît chaque mois, pour
Or A[l UN OUVRAGE (PIÈCES OU a r CA
rr. ^J ROMANS COMPLETS) DE J ir. J\J
signé Hermant, Rod, Rosny, Hennique, Adam, Serao, Bjornson, Lemonnier,
Daudet, Le Gofîic. Rodenbach, Ibsen, Tolstoï, Sienkiewicz, etc., et où vient
I ^ d'entrer un chef-d'oeuvre inconnu, un i ra
Roman INÉDIT de Balzac : " L'AMOUR MASQUÉ "
Les Œuvres Complètes de H. de Balzac
Reliées dos cuir, fers spéciaux, dorures à l'or vrai. Edition dite de la Maison de
BALZAC. Texte complet sans coupures et mieux imprimé de 60 volumes à 3 fr. 50
La valeur de 2 1 0 fr. de Romans, Théâtres et Contes pour : ,
30 FRANCS EN UN SEUL VERSEMENT
35 FRANCS EN QUATRE VERSEMENTS
Ces prix seront prochainement augmentés
Les Œuvres Complètes d'Alfred de Musset
deux éditions
L'UNE DE HUIT VOLUMES AU PRIX DE 6 fr. LES HUIT VOLUMES
L'AUTRE EN UN VOLUME IN-OCTAVO AU PRIX DE 3 fr. 50
(Demandez, pour détails complémentaires, le catalogue envoyé gratuitement)
t-ttt 15^71
ND
553
C9L3
Laran, Jean
Courbet
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY